« A serious game », le jeu de l’amour sans hasard

Arvid, correcteur pour un journal, rencontre Lydia, la fille d’un vieux peintre. Le coup de foudre est réciproque, mais le père de Lydia décède et la jeune femme fait un mariage lui assurant la sécurité financière, ce qu’Arvid ne pouvait lui offrir…

L’histoire qui se déroule au tout début du XXe siècle (elle débute ne 1901), a été inventée très peu de temps après les événements qu’elle raconte, puisqu’il s’agit d’un roman publié en 1912 par l’auteur suédois Hjalmar Söderberg. Cette histoire d’amour compliquée, rendue impossible par la morale et l’argent, parle à l’actrice et réalisatrice Pernilla August, qui rêvait de mettre en scène une romance tourmentée qui pourrait parler aux spectateurs/trices d’aujourd’hui en dépit du décalage temporel. Elle collabore avec Lone Scherfig qui transforme la matière du roman en scénario. Il faut dire que la Danoise a à son actif un certain nombre d’œuvres déployant des histoires d’amour complexes, à commencer par Une éducation et Un jour.

De prime abord, on se trouve face à un film d’époque très classique autant dans sa narration que dans sa mise en images. Dans un clair-obscur à la Rembrandt, deux âmes tourmentées se cherchent, se fuient, se retrouvent, le tout dans un univers qui met en relief la division de la société en des classes distinctes, tout l’enjeu étant pour nos deux protagonistes de s’élever de leur milieu très modeste, rural, comme le montrent les petites maisons où ils ont grandi, pour intégrer la bonne société bourgeoise de Stockholm. Pour Arvid, le plan est d’abord de travailler dur pour réussir, et lorsque son collègue rejette les critiques d’opéra, il y voit l’opportunité de dépasser son simple statut de correcteur. Mais c’est aussi cette opportunité professionnelle qui lui ouvrira la possibilité de faire des rencontres dans un milieu prêt à l’accueillir en tant qu’intellectuel, ce qui aboutit à un mariage économiquement avantageux. Pour Lydia, faute de trouver une place comme employée de maison, ce qui serait pour la fille du peintre relativement connu une forme de déchéance sociale, le mariage avec un homme plus vieux et riche est une solution à ses problèmes d’argent. Nos deux personnages commencent donc par sacrifier l’amour sur l’autel de la vie pratique et du confort matériel. C’est une thématique courante dans les œuvres de l’époque, qui fait fortement penser à The House of Mirth.

Mais évoluant dans les mêmes cercles, il est évident qu’Arvid et Lydia vont être amenés à se recroiser, la passion renaissant de plus belle face à de nouveaux obstacles : la vie conjugale et parentale de chacun(e), le rang à tenir, les autres conquêtes… Linéaire et assez épuré, le récit a quelque chose de la rigueur protestante nordique en même temps qu’il est agité des sentiments intenses des personnages, retranscrits par la bande-originale aussi délicate qu’emportée de Matti Bye.

Ce qui frappe, c’est l’équilibre entre les deux personnages, qui a quelque chose d’assez moderne. En passant entre les mains d’une scénariste et d’une réalisatrice, la passion devient quelque chose qui s’exprime dans les regards enfiévrés et les baisers fougueux, sans avoir besoin de nudité pour que l’intensité du désir transparaisse. C’est même assez rare qu’avec de telles scènes d’intimité, le corps, en particulier féminin, soit si peu offert à la caméra, et on peut y voir une forme de female gaze. Car Lydia a cela de remarquable qu’elle ne se laisse jamais réduire à un objet de désir. Au contraire, alors qu’Arvid est plus en retenue et en réflexion, voire en remords, Lydia se distingue par sa fougue, sa détermination. Prête à prendre des risques, capable d’exprimer clairement son désir dans les paroles comme dans les actes, elle est le moteur du récit, celle par qui les drames arrivent mais les bonheurs aussi. Au-delà de la romance contrariée, ce qu’on lit dans ce « jeu sérieux », c’est le portrait d’un homme sensible, apprécié pour son côté « tendre », et d’une femme décidée et pugnace.

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