« Lettre à Franco », l’homme qui s’est beaucoup trompé

L’écrivain et philosophe Miguel de Unamuno, recteur de l’université de Salamanque, apporte son soutien au mouvement des rebelles censé ramener l’ordre dans la République espagnole. Mais les arrestations se multiplient en ville, y compris dans son entourage…

Plus connu pour ses films de genre, même s’il a déjà fait une incursion dans le domaine historique avec Agora, Alejandro Amenábar se lance ici dans le défi d’un film de reconstitution réaliste. La guerre d’Espagne a donné lieu à moins d’œuvres cinématographiques que les Guerres mondiales, mais surtout, elle est ici abordée avec un angle particulier. Le personnage central n’est ni un militaire, ni un opposant, mais un universitaire, ce qui place d’emblée le scénario sur le terrain non de l’action mais du débat d’idées.

Romancier, poète, nouvelliste, dramaturge, Unamuno est un auteur aux multiples facettes avant tout passé à la postérité en tant que philosophe de l’existentialisme chrétien, dans une veine proche de celle de Søren Kierkegaard. Une pensée fondée sur le sentiment du monde, qui réconcilie le cœur et l’esprit.

Mais si la réconciliation apparaît dans son œuvre, c’est bien plutôt l’agitation du doute et de la discorde qui apparaissent premières dans le portrait que dresse Amenábar dans le film, sous les traits de Karra Elejalde. Un homme qui  pourtant n’apprécie rien tant que le rythme imposé de sa vie, ses petites habitudes comme son café pris avec ses deux amis, l’un pasteur et l’autre jeune universitaire de gauche, avec lesquels le désaccord permanent est le fruit de débats passionnés. Attaché à son quotidien, il l’est tant qu’il surnomme sa femme « mi costumbre » (mon habitude). C’est probablement ce goût des rituels et d’une forme de paix achetée dans la routine qui le poussent à soutenir un mouvement qu’il perçoit comme une tentative de retour à l’ordre dans une République trop foisonnante pour son grand âge.

Mais les échanges avec son entourage, qu’il s’agisse de son ami Salvador ou de ses filles, ainsi qu’avec ceux auxquels il a ouvertement (et financièrement) apporté son soutien, vont peu à peu faire vaciller le positionnement du recteur face aux événements qui agitent son pays. On est donc en termes d’écriture bien davantage du côté de l’interrogation intime et des discussions enflammées que dans la fresque historique de grande envergure. Pourtant, le réalisateur n’omet pas de présenter, dès la scène d’ouverture, les troupes armées qui viennent énoncées leurs nouveaux décrets, tuant les opposants, faisant régner dans les rues un silence de plomb. La photo, solaire en extérieure voire dans des teintes flashy lors des séquences dans le souvenir du protagoniste, se fait sombre en intérieur, dévorée par les ombres qui planent comme une menace. On sent à mesure que le film avance l’héritage du film de genre ressurgir pour faire de la situation un cauchemar dont il semble impossible de fuir.

On peut saluer également la présentation de Franco (très ressemblant Santi Prego) sous un jour méconnu, celui non du despote installé mais du militaire stratège, prenant le temps d’assurer sa position, préférant aux exhortations de Millián Astray (Eduard Fernández) une forme de prudence.

En dépit de l’intérêt de son positionnement et de ses interprétations très investies, le film peine un peu à conserver l’attention sur la durée, souffrant d’un certain académisme visuel et de la linéarité de son écriture. À voir davantage pour l’intérêt historique que cinématographique.

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