« Jeunesse en sursis » : juste avant que.

Masha entame sa dernière année de lycée avec ses deux meilleur(e)s ami(e)s. Elle commence à converser sur Instagram avec un inconnu, et dans le même temps est attirée par un camarade de classe, Sasha…

Pour son premier long-métrage de fiction, la réalisatrice ukrainienne Kateryna Gornostai a voulu rendre hommage à la jeunesse, à l’âge où tout semble encore permis et possible, dans un récit relativement universel mais qui, à la lueur des événements qui ont suivi (l’exploitation du film en salles dans son pays d’origine a été brutalement stoppée par le début de la guerre), revêt une importance toute particulière et prend une coloration tragique.

Son travail dans le genre documentaire rend Kateryna Gornostai vraiment sensible au réalisme. On sent qu’elle a passé beaucoup de temps à composer son casting pour recréer un groupe classe crédible, avec ses dynamiques souterraines : il y a les garçons populaires qui occupent l’espace et font monter le volume sonore, les filles qui aiment leur compagnie, celles qui font tourner la bouteille dans l’espoir d’obtenir un baiser, et il y a les personnalités mises au banc, les personnes dont il est de bon ton de se moquer plus ou moins gentiment. Entre les deux, Macha et ses deux meilleur(e)s ami(e)s constituent un îlot, pas toujours invité dans les soirées mais pas vraiment rejeté non plus. D’ailleurs, lorsqu’un des garçons se moque d’elle en la comparant à l’un des parias, un autre le répond qu’elle est « normale, elle ». C’est un âge où la norme compte, où il faut être comme les autres pour être accepté(e), un sujet souvent abordé dans les teen movies et qui rappelle une autre pépite délicate du catalogue Wayna Pitch, le très beau Une colonie.

Maria Fedorchenko a quelque chose de fascinant, comme un charisme qui s’ignore, fait de silences signifiants et d’une intériorité intense qui déborde. Son look androgyne et son visage à mi-chemin parfait entre une gravité d’adulte et des éclats lumineux gardés de l’enfance lui donne une aura de mystère qui capte notre attention. Elle se confie si peu, même à ses ami(e)s les plus proches, certaines révélations ayant d’ailleurs probablement lieu hors champs, que l’on met du temps à vraiment comprendre les sentiments qui l’animent. Il faut être attentif/ve, repérer les regards, ceux qui fixent une seconde de trop ou qui se détournent dès qu’ils rencontrent d’autres yeux, pour ressentir son embarras face à une attirance toute neuve.

En parallèle, le quotidien de Sasha (Oleksandr Ivanov) raconte quelque chose de plus social, un intérieur moins chaleureux et moins peuplé d’objets rassurants, la distance qui se creuse avec les parents à l’adolescence, la prise de conscience de la précarité. Quelque chose plane sur ces jeunes, d’ailleurs quelques répliques évoquent le service militaire et les violences qui ont déjà eu lieu dans certaines parties du pays.

Dans ce récit intime d’un quotidien narré de façon quasi documentaire, deux types de séquences font irruption pour hybrider le genre du long-métrage. D’abord, le plus flagrant, des entretiens filmés face caméra entre les jeunes acteurs et actrices et la réalisatrice. À mi-chemin entre leur réalité et celle de leurs personnages, leur réflexion sur l’âge adolescent et ses troubles émotions semblent à la fois celles de leur double de fiction et les leurs propres, brouillant la frontière entre le vrai et le vraisemblable. Et puis, plus discrètement, l’image s’assombrit, le décor mute, la lumière se recentre sur un élément clé, nous entrons par la petite porte dans la psyché de Masha et obtenons enfin l’accès brut à ses sentiments par le biais de séquences poétiques qui la détachent du réel qui l’entoure. Sous des dehors de petit film, Jeunesse en sursis est un témoignage à la fois universel et tellement ancré dans le drame actuel de l’Ukraine qu’il mérite notre considération et de rester dans nos mémoires, comme un rappel qu’on ne peut accepter que les dernières parcelles d’innocence de ces jeunes soient volées par des appétits guerriers.

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