« L’effet Titanic », l’origine du sinistre

Une jeune femme en plein chagrin d’amour décide d’écrire la romance entre une adolescente trop petite pour son âge et un jeune homme de la cité éborgné par une maladie…

Premier roman de la jeune autrice Lili Nyssen, dans la non moins jeune maison d’édition Les Avrils, qui s’offre une très jolie rentrée littéraire entre cet ouvrage et celui d’Arnaud Dudek, Le Cœur arrière. On fait connaissance dans les premières pages avec une narratrice qui constitue un double de l’autrice : une jeune femme de 25 ans qui a quitté son Paris natal pour venir faire des études au Havre, un cheminement relativement rare. Seule dans son studio, elle ressasse la fin pas nette d’une histoire d’amour dont il lui reste comme preuve la guitare dans son étui de son ex-compagnon. À mesure que cette romance terminée se délite lentement dans ses souvenirs, elle décide de donner vie à un récit contraire, celui d’une rencontre qui donne lieu à un premier amour. Comme si les mots pouvaient conjurer le réel, comme si l’absence de sentiments dans sa vie n’empêchait pas de les faire naître dans des personnages qui s’agitent dans sa tête. D’emblée, il y a là quelque chose de liquide, de l’ordre des vases communicants.

Dans une écriture singulière, parfois hachée, saccadée, faite de phrases brèves comme les coups d’un cœur précipité, parfois poétiques, métaphoriques, lyriques dans ses images, Lili Nyssen offre une perception très sensorielle des premiers émois mais aussi de tout ce qui compose l’adolescence : le rapport à son propre corps qui change, ou peut-être qui ne change pas assez vite à son goût dans le cas de Flora, les liens amicaux qui vont et qui viennent, le rapport avec les parents qui s’étiole malgré toute la bonne volonté, le désir flou de vivre de nouvelles expériences, de découvrir autre chose que le terrain de jeu de l’enfance, matérialisé ici par un voyage scolaire en Angleterre. Tout palpite, tout bat, traversé par une urgence de vivre justifiée par un contexte social précaire et des drames personnels qui viennent entacher le bonheur de l’idylle. Entre Flora et Zak, la gamine qui a grandi face à la mer et l’ado des quartiers, ça aurait pu être Roméo et Juliette, l’interdit des contraires qui s’attirent. Finalement non, ce n’est pas là l’obstacle, car dans chacune des familles les parents ont lâché l’affaire, plus préoccupés de leur propre souffrance que d’imposer des règles à leurs enfants. L’obstacle, c’est d’abord la difficulté à dire, à exprimer vraiment ce qu’on ressent, à rester en adéquation à un âge où tout bouillonne et tout change si vite. C’est aussi la maladie qui touche les yeux de Zak, un arc narratif qui rappelle le très bel Ava de Léa Mysius, qui mêlait également premier amour intense et perte de la vue.

La métaphore liquide traverse le récit de page en page, aussi bien celui des amours de Flora et de Zak que celui du désamour de la narratrice. Dehors c’est l’eau du Havre, « de l’eau pour noyer chagrins et peines » comme dit la chanson, dedans les émotions fuient parfois sur les joues, « je coule, je coule, je perds pied, je me noie », comme le chante une autre voix. Lili Nyssen s’inscrit dans ce courant artistique qui liquéfie les émotions pour que la vague emporte aussi celles et ceux avec lesquel(le)s on les partage.

Et comme si tout cela n’était pas encore assez fort pour un premier roman, la réunion discrète des deux arcs narratifs façon Bergman Island rajoute encore un peu de brio à ce texte dont on aimerait qu’il trouve l’écho d’un Feu, dans la gamme des éléments symbolisant la passion.

 

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