Festival du Film Francophone d’Angoulême 2022 – Noémie dit oui, Annie Colère, Le sixième enfant

Noémie dit oui – compétition

Noémie dit oui

Noémie, 15 ans, vit dans un centre pour enfants placés. Alors que sa mère refuse de la reprendre avec elle, la jeune fille fugue et rejoint à Montréal une ancienne pensionnaire du centre…

Quelle drôle d’idée d’avoir commencé la découverte de la compétition par le visionnage de ce film canadien, dont le titre en apparence très positif, avec ce « oui » sonore à la fin, contraste grandement avec l’atmosphère à l’écran.

Geneviève Albert s’en explique par la volonté de questionner le consentement dans un film manifeste anti-prostitution. D’abord documentariste, la jeune cinéaste s’est largement documentée sur son sujet et en tire une œuvre douloureuse et amère, qui vient petit à petit annihiler toute forme de lumière et nous plonger dans le quotidien de plus en plus tragique et glauque de son personnage. La jeune Kelly Depeault (La Déesse des mouches à feu) se retrouve confrontée à un rôle extrêmement lourd, celui d’une adolescente cabossée par la vie, fruit d’une grossesse accidentelle et d’une mère qui refuse d’en être une. Myriam Debonville endosse le mauvais rôle caricatural, celui d’une femme égoïste et lâche, cruelle envers son enfant à laquelle aucun sentiment ne semble la rattacher, qui ne pense qu’à son nouveau départ avec son compagnon actuel et cherche à jeter hors de sa vie la pauvre Noémie.

Le scénario ne veut clairement pas faire dans la subtilité, puisque son objectif est la dénonciation. Le film a donc les qualités et les défauts des œuvres politiques avant d’être cinématographiques : il semble tout d’un bloc tendu vers son objectif militant, quitte à manquer un peu de respirations pour rester supportable par les spectateurs/trices. On croit atteindre le pire lorsque, acculée par le manque d’argent et surtout d’affection, refusant de retourner au centre éducatif, et tombé sous la coupe d’un petit ami proxénète, autant que de sa copine Léa qui la pousse des deux mains, Noé consent bon gré mal gré à jouer les escorts (euphémisme pour désigner la prostitution) pendant une compétition de Formule 1 qui attire beaucoup de touristes internationaux. Le film ne se prive pas de montrer la galerie des clients, cadrant même volontiers leur visage en pleine action, ne laissant que des aperçus fugaces sur Noémie en train de subir, mais la laisser hors champ c’est nous mettre dans la situation de saisir par les sons et les bribes que l’on voit à quel point ce qu’elle endure est terrible. Le pire, c’est peut-être cette télé allumée qui diffuse la course, comme un symbole de la vacuité d’une existence qui tourne en rond et ne permet aucune sortie du circuit.

Mais hors du compteur de clients qui défilent, le scénario a encore quelques cruautés en réserve, pointant au passage la responsabilité de l’alcool et des substances qui déforment la perception dans le sexe non consenti.

En dépit de quelques beaux plans, comme celui final avec le toit ouvrant qui rappelle Le monde de Charlie, Noémie dit oui est un film extrêmement sombre à la fois dans son image et dans son contenu, qui nécessite d’être bien accroché(e).

Annie Colère – compétition

Festival du film – Que faut-il voir à Locarno cette année? | 24 heures

Un an avant la légalisation de l’avortement en France, Annie, ouvrière déjà maman de deux enfants, pousse la porte d’une antenne du MLAC, en quête d’aide pour avorter…

Il n’est pas nouveau que Blandine Lenoir s’intéresse aux femmes. Ces films ont déjà eu à cœur de suivre des parcours féminins, et des femmes incarnées, présentes dans leur corps. Le point de départ de son nouveau long-métrage, qui est aussi l’occasion pour elle de quitter le registre de la comédie pour quelque chose de plus nuancé qu’on appellerait comédie dramatique, c’est la découverte il y a une dizaine d’années de l’existence dans les années 70 du Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception. Un groupement de femmes, mais aussi de médecins, qui a pratiqué des avortements illégaux mais non clandestins de manière à mettre le sujet à l’ordre du jour pour faire évoluer la loi, jusqu’à l’adoption de la loi Veil. Ce mouvement assez peu connu a fait l’objet d’une thèse (de Lucile Ruault), qui a offert à la cinéaste et à sa coscénariste Axelle Ropert une matière riche et dense, complétée par la rencontre avec des anciennes d’une antenne du MLAC.

Si les premières images publiées montrent Laure Calamy seule sur son vélo, ce n’est pas très représentatif d’un film essentiellement choral, construit autour de l’idée du groupe et de ce que celui-ci peut apporter à l’individu, et réciproquement. C’est l’histoire d’une femme qui s’émancipe, d’empouvoirment personnel, certes, mais qui passe par un engagement dans le mouvement et la rencontre avec beaucoup d’autres femmes. Sans être documentaire, le long-métrage a vraiment vocation à contribuer à l’histoire des luttes en France, à inscrire l’importance de cette mouvance dans l’imaginaire collectif. Une forme de devoir de mémoire qui est aussi en lien avec un devoir d’éducation et de transmission des savoirs. Ce sujet, largement évoqué dans la dernière partie du film, peut faire penser au court documentaire Mat et les gravitantes, qui prouve que la question de la connaissance de son corps est toujours d’actualité.

Mais l’engagement manifeste de la cinéaste ne fait pas d’Annie Colère un film à message. Plutôt un acte cinématographique qui tend à modifier le regard que l’on peut porter sur l’avortement. Par sa thématique et la période évoquée, le film fait forcément penser à L’Événement d’Audrey Diwan, et d’ailleurs la façon de rester très proche du personnage principal, avec une caméra qui prend le temps de l’observer, y compris quand elle est songeuse et silencieuse, afin qu’on entre en résonance avec ses émotions, n’est pas sans rapport. Mais là où le cheminement incarné par Anamaria Vartolomei restait éminemment douloureux, traité en partie avec les codes de l’horreur, celui du personnage de Laure Calamy est beaucoup plus doux et apaisé. Les scènes d’avortement elles-mêmes sont nombreuses et absolument pas traumatisantes. Filmées sans aucune effusion de sang, elles constituent des moments de sororité intense, ou le lien entre les femmes s’exprime à la fois par le contact physique, les mains que l’on serre, les caresses sur les cheveux, la délicatesse des gestes médicaux pour éviter de faire mal, mais aussi par les regards échangés, les voix tendres qui constituent ce que le personnage de Monique appelle une anesthésie verbale. Dans la lumière dorée et les appartements d’époque, souvent chargés de bibelots et de couleurs, chaque actrice est magnifiée, chacune, même si elle n’a que très peu de scènes, acquiert une singularité et a son rôle à jouer dans le collectif. Avec subtilité, l’écriture permet de faire réfléchir aux différentes situations, à la fois qui poussent les femmes à l’avortement mais aussi qui les incitent à rejoindre la lutte, et y compris de la part des médecins. On sent qu’il y a eu un gros travail de documentation et d’appropriation du sujet pour arriver à retranscrire une telle palette de destins unis même si pas toujours d’accord autour d’un même combat, mais un combat qui se fait sans violence, dans le choix d’accompagner au mieux les femmes à reprendre possession de leur corps.

Dans ce film très féminin, les hommes ne sont pas pour autant sacrifiés : le parcours d’émancipation d’Annie a forcément des répercussions sur sa famille, et si on peut relever la très jolie relation avec sa fille aînée (Louise Labèque), on peut aussi remarquer l’écriture fine et hors des clichés du personnage du mari, Yannick Choirat, qui considère l’investissement de sa femme comme une autre forme de lutte, lui qui est impliqué dans les avancées syndicales dans son travail. Le film offre aussi des personnages d’hommes médecins intéressants et variés. Mais évidemment, c’est surtout la partition de Laure Calamy qui impressionne, bien loin des rôles très exacerbés qu’on lui donne d’ordinaire, celui d’une femme beaucoup plus en retenue, et même très réservée initialement, qui lui permet de donner à voir une autre forme d’émotion, moins démonstrative mais pas moins contagieuse. « La tendresse, c’est politique » dit Annie pour revendiquer l’héritage du MLAC, au-delà du geste médical de l’avortement. Faire des films aussi tendres et doux sur des sujets aussi délicats et durs, ça aussi, c’est politique, et on ne peut que remercier Blandine Lenoir pour avoir montré un exemple lumineux et inspirant de lutte féministe.

Le sixième enfant – compétition

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Arrêté pour complicité de trafic, Franck obtient du sursis grâce à son avocat Julien. Alors que les deux hommes se présentent leurs épouses, ils sont frappés par l’injustice du sort : Meriem attend un sixième enfant alors qu’Anna ne peut concevoir…

Pour son premier long-métrage, le cinéaste Léopold Legrand s’appuie sur un livre qui l’a particulièrement touché, en ce qu’il fait écho à son histoire personnelle. Adopté par la deuxième compagne de son père après le décès de sa mère dans l’enfance, il a été ému par le roman Pleurer des rivières, premier livre du cinéaste Alain Jaspard, qui entrelace le destin de deux familles autour d’un enfant à naître.

À l’écran, Léopold Legrand tend un miroir entre deux couples que tout semble au départ opposer. D’un côté, des gens du voyage sédentarisés dans un campement d’Île-de-France, lui ferrailleur victime d’un accident qui le prive de son camion, son outil de travail, elle mère au foyer de cinq enfants d’âges rapprochés. De l’autre, un couple d’avocat(e)s dont le bel appartement dans Paris témoigne de l’aisance financière. Par hasard, en cherchant sur Internet un avocat pour son mari, Meriem tombe sur Julien. Rapidement, le film crée entre les personnages des points communs qui ne sont pas forcément présents dans le livre. D’abord, cette histoire de permis retiré, qui place les deux hommes dans la situation de ne plus conduire leur véhicule. Mais aussi le rajeunissement des personnages de Julien et de sa femme (Benjamin Lavernhe et Sara Giraudeau) qui les conduit à être de la même génération que Franck et Meriem (Damien Bonnard et Judith Chemla). Entre le quatuor, l’apparente sympathie initiale se charge de tension après une proposition illégale, que Julien rejette d’emblée, en s’appuyant sur la lettre de la loi, mais qui fait son chemin chez Anna. Il n’y a point de confort financier, de bon petit dîner et de groupe d’ami(e)s chic qui tiennent : ce qu’elle veut, et qu’elle ne peut théoriquement acheter en dépit de son aisance bourgeoise, c’est un enfant. L’intrigue sinue entre drame social et thriller et recompose à l’envi des binômes pour brouiller les pistes. À mesure que la tension nous accroche, les questions que se posent les personnages nous sont aussi soumises : la nature peut-elle être juste ou injuste ? Qu’a-t-on le droit de mettre en œuvre pour pallier ce qui nous semble une injustice ? Quel serait, au fond, l’intérêt de l’enfant ?

La caméra de Léopold Legrand accompagne des acteurs toujours précis, et surtout des actrices poussées dans leurs retranchements : au-delà des costumes extrêmement différents de par les classes sociales qu’elles représentent, Judith Chemla et Sara Giraudeau n’ont pourtant jamais paru aussi semblables, éminemment crédibles lorsqu’elles se font passer pour sœurs. L’une comme l’autre traverse une palette de jeu qui va du rire aux larmes et jusqu’aux portes de la folie. En changeant la fin du livre, Léopold Legrand réécrit le jugement du roi Salomon sous la forme d’une relation fragile et trouble que la rationalité ne pourrait expliquer.

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