« Mysterious Skin », trauma tu m’auras pas

L’été de leurs huit ans, Neil et Brian ont vécu une expérience traumatisante. Brian souffre d’une amnésie, de saignements de nez et d’évanouissements, et pense avoir été enlevé par des extraterrestres. Neil construit sa sexualité en se prostituant auprès d’hommes plus âgés…

Ayant jusqu’alors toujours écrit des scénarii originaux, Gregg Araki se lance au début des années 2000 dans un défi d’adaptation : de son coup de cœur pour Mysterious Skin, premier roman de Scott Heim paru en 1995, il est bien décidé à tirer un film conservant la structure des deux destins parallèles et l’univers à la fois poétique et cru de ce récit.

Pour ce faire, le cinéaste emploie un montage extrêmement clair qui alterne les points de vue de Brian et de Neil en les nommant dès le départ et en précisant les dates de chaque événement. On sait donc toujours à quelle période on se trouve et quel personnage on suit, grâce à un accompagnement des images par la narration des protagonistes en voix off. Nous les présenter par leur voix est aussi une façon de nous rendre proches d’eux, de partager leurs interrogations et leurs souffrances. La caméra friande de gros plans et parfois subjectives permet également une grande impression d’immersion, y compris lors des scènes les plus choquantes. Mysterious Skin n’est en effet pas à mettre devant tous les yeux : interdit aux moins de 16 ans à sa sortie, et menacé de censure en Australie, le long-métrage peut choquer par son évocation sans fard de la pédocriminalité. C’est à Bill Sage qu’échoit le rôle du « monstre », cet entraîneur de baseball dont la pédophilie s’exprime par une maison tout entière orientée vers les goûts de ses jeunes victimes : jeux vidéo à la mode sur grand écran, placards débordants de sucreries telles que des céréales multicolores prisées des petit(e)s… L’homme, souvent perçu en contre-plongée du point de vue des gamins de huit ans, a l’air immense et son sourire est doucereux. En même temps, et c’est ce qui rend le film si nuancé et complexe, Neil le perçoit avec beaucoup d’admiration et les prémisses du désir.

Il faut dire que l’œuvre s’attache à montrer deux parcours très divers, quasiment opposés, d’enfants victimes. Il n’y a pas de victime parfaite, chacun fait comme il peut avec ce qu’il a subi, c’est ce qui ressorts des comportements de Neil et de Brian après cet été qui a tout changé. Le premier ne semble pas « mal » vivre ce qu’il a subi, il y voit une forme d’élection par l’adulte et se sent « honoré », et va rapidement se mettre à reproduire ce que l’adulte a fait sur lui, y prenant un certain plaisir comme lors de la scène d’Halloween. Le prédateur a ainsi fait de sa victime une forme de complice. Neil se sent initié à une pratique secrète, qu’il montre à sa meilleure amie Wendy comme on dévoile un trésor. Le jeune homme accumule par la suite les comportements à risque et auto-destructeurs sans avoir l’impression d’aller mal, et en promenant sur le monde qui l’entoure un regard désabusé. C’est Joseph Gordon-Lewitt, qui a déjà 23 ans au moment du tournage et une longue expérience des plateaux, qui endosse ce rôle complexe auquel il réussit à donner un charisme certain, alors même que la froideur du personnage (sa meilleure amie dit de lui qu’il a un « trou noir » à la place du cœur) risquait d’en dissocier le public. Face au brun aux yeux bleus, Brian est l’opposé physique, blond aux yeux bruns. Et ses séquelles sont totalement différentes : alors que Neil se souvient des moindres détails et a intégré ces événements comme faisant partie de sa vie et de la construction de sa sexualité, Brian ne se souvient de rien et souffre de symptômes psychosomatiques inexpliqués. Lorsqu’il vit pour la première fois à l’âge adulte une sollicitation sexuelle, cela réactive en quelque sorte le traumatisme et il se rend compte qu’il doit à tout prix savoir ce qui s’est passé. Brady Corbet sous ses grosses lunettes fait de ce personnage un jeune homme doux, aimant envers sa mère et sa sœur, mais qui en veut à son père de ne pas l’avoir protégé. Ses dessins nous plongent dans l’imaginaire du personnage, de même que les séquences de cauchemars récurrents, à la fois lyrique et effrayantes.

Absolument glaçant et terrible sur le fond des événements racontés, Mysterious Skin réussit, par la métaphore des extraterrestres (source évidente de Now Apocalypse), une galerie de personnages secondaires tendres (Michelle Trachtenberg, Jeffrey Licon) et des plans esthétisés (la scène d’ouverture avec la pluie de céréales) à nous faire supporter l’insupportable pour mieux accompagner ses deux protagonistes dans leur cheminement vers la vérité.

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