« Fatima », mains qui écrivent, mains qui nettoient

Depuis son divorce, Fatima cumule les heures de ménage pour subvenir à ses besoins et ceux de ses deux filles, l’aînée qui s’apprête à entamer des études de médecine, et la cadette qui se révolte au lycée…

Il avait déjà prouvé avec son film précédent, La Désintégration, son intérêt pour la question de l’avenir des personnes issues de l’immigration. Philippe Faucon fait de Fatima le revers de la situation de son long-métrage de 2011. Il décide de montrer un parcours de relative réussite, tout en ne cachant rien de la difficulté de ses conditions. La matière de ce film, ce sont les deux ouvrages de réflexion poétique et existentielle de Fatima Elayoubi, Prière à la lune et Enfin, je peux marcher seule.

En s’appuyant sur le récit de la vie de cette autrice, le cinéaste propose un portrait de femme au plus proche du réel, bien qu’il ne s’agisse pas d’un documentaire. Pour incarner Fatima, il lui faut une actrice non-professionnelle qui puisse parler comme le personnage, avec à la fois l’accent et les maladresses mais aussi le soin et la recherche de précision dans le vocabulaire de quelqu’un qui apprend le français. C’est Soria Zeroual, à laquelle le réalisateur a offert une petite apparition dans Amin mais dont Fatima reste le seul vrai rôle à ce jour, qui endosse avec beaucoup de sincérité et d’authenticité les lunettes, le foulard et la grande humanité du personnage. On imagine que le long-métrage a dû inspirer Hafsia Herzi pour Bonne mère, car on y trouve également la thématique des sacrifices consentis par une mère dévouée à ses enfants et désireuse de leur réussite en France. Faisant fi du qu’en-dira-t-on des jalouses, et de la condescendance d’une de ses employeuses, Fatima soutient efficacement Nesrine (l’un des premiers rôles de Zita Hanrot, lauréate du César de la révélation pour celui-ci), qui se lance dans des études de médecine. Il y a un gouffre entre l’aînée et la cadette (Kenza Noah Aïche), dont l’une est studieuse, respectueuse des convenances et surtout de ses parents, désireuse de les rendre fier(e)s et heureux/se et de ne pas les décevoir, tandis que l’autre se révolte à sa manière contre l’injustice des inégalités sociales, appréciant sans retenue les cadeaux d’un père un peu plus à l’aise mais rejetant sa mère violemment, car elle ne supporte pas de la savoir au bas de l’échelle sociale. Le film contient même des insultes assez terribles de la part de la jeune fille, qui réduit le quotidien de celle qui lui a donné le jour à « nettoyer la merde des autres ».

Au-delà de l’aspect chronique sociale et des relations familiales bien jouées, le scénario s’intéresse beaucoup à la question du langage. Fatima l’explique à sa collègue pendant qu’elle travaille, dans des scènes dont l’inintérêt relatif de l’image place tout l’accent sur l’importance de son témoignage oral. Son manque de maîtrise du français, tant en termes de lecture et d’écriture que de compréhension et d’élocution, la pénalise dans ses relations sociales et lui confère un statut d’observatrice qui ne lui convient pas. Il faut dire que le personnage de Fatima déjoue certains clichés car la femme de ménage est une personne très réfléchie et même assez lettrée. Dans sa langue maternelle, l’arabe, elle prend des notes dans un cahier, une activité qui après un événement qui marque une rupture dans sa vie professionnelle va prendre de plus en plus de place. À l’inverse du personnage de Juliette Binoche dans Ouistreham, Fatima nettoyait avant d’écrire, mais son premier métier ne l’empêche pas d’être capable de produire des réflexions très humanistes et quasi philosophiques sur sa place dans la société, ses relations à ses enfants et leurs aspirations à toutes les trois, mais aussi sur ce gap culturel et surtout linguistique qui empêche autrui de percevoir toute la richesse intérieure qu’elle vient coucher sur le papier. D’une grande sobriété à la fois dans le jeu et dans la mise en scène, Fatima a été justement récompensé pour son authenticité et la mise en avant de cette figure féminine intelligente et combative, à laquelle Soria Zeroual fait honneur.

 

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