« La Nuit du 12 », à coup de lumière mortelle

Dans la nuit du 12 au 13 octobre, Clara rentre de chez une amie quand elle est attaquée et brûlée vive. Yohan, fraîchement promu chef de groupe à la PJ, est chargé de l’enquête…

Dominik Moll est un discret. Un cinéaste qui prend le temps entre chaque œuvre de la travailler soigneusement avec son binôme Gilles Marchand (chacun a co-scénarisé les films de l’autre). Un réalisateur qui attend que l’inspiration vienne frapper dans ses lectures : après le roman noir de Colin Niel (Seules les bêtes), c’est le foisonnant témoignage de Pauline Guéna, 18.3, Une année à la PJ, qui lui offre la matière de son nouveau film, La Nuit du 12. Une petite trentaine de pages sur l’épais volume qui relate l’enquête irrésolue qui a marqué durablement son investigateur. On croirait volontiers que le cinéaste a mis de lui dans sa transposition à l’écran de cette figure d’enquêteur. Yoann, lui aussi, est un discret. Un analytique qui prend le temps d’ausculter les faits, de mener ses interrogatoires en essayant de faire parler plus qu’il ne parle lui-même. Un homme qui pèse ses mots comme l’auteur semble avoir pesé chaque dialogue, ciselé chaque ligne de texte pour qu’à chaque scène, on perçoive comme une révélation existentielle.

Et dans un univers très masculin, où la galerie de suspects n’est composée que d’hommes, de même que la brigade pendant la majeure partie du film, le souci féministe, c’est d’avoir donné à chaque personnage féminin l’occasion d’une scène au moins qui lui permette d’exprimer clairement sa vérité, sa perception du monde, la souffrance que celui-ci lui inflige, ou son analyse de la société, sans que jamais un homme ne vienne l’interrompre. La première grande qualité de Yoann, flic idéal, c’est d’abord de savoir écouter. Quand Nanie lui dit « c’était une fille, voilà, c’est tout. » Quand sa nouvelle collègue pointe que les hommes commettent les crimes et que les hommes font la police. Il ne cherche pas à répliquer ni à avoir le dernier mot mais digère ces épiphanies, quand bien même elles fertiliseraient le terreau de son tourment.

Dans la création de son groupe policier, Dominik Moll a pris soin de varier les profils. De sorte qu’il donne à voir à la fois ce qu’est l’institution dans ses défauts, ce côté boys club où il reste trop évident de considérer qu’une femme victime l’a peut-être un peu cherché, ce manque de moyens et ces contraintes administratives qui produisent le sacrifice de la vie privée sur l’autel des heures sup à tenter d’imprimer d’innombrables PV sur un photocopieur récalcitrant. Mais aussi tout ce que devrait être la police, notamment avec son duo central d’enquêteurs, des flics humains, trop humains peut-être pour ne pas souffrir de leur métier. Bouli Lanners trouve encore une fois l’occasion de bouleverser avec cette masculinité d’autant plus touchante que sa virilité apparente se heurte à une sensibilité littéraire et humaniste exacerbée. Quand il récite Verlaine en voiture, c’est un ange dans la nuit qui passe, et c’est sans doute cette réminiscence qui traverse son collègue en découvrant le morceau « Angel In the Night ». Plus taiseux, moins romantique, peut-être moins évidemment attachant, le personnage campé par Bastien Bouillon grandit en nous au fil du long-métrage, à mesure que l’affaire qu’il traite grandit aussi en lui. Il a quelque chose d’irréprochable, d’une droiture quasiment asexuée, qui constitue au visionnage quelque chose de l’ordre du repos, du repère, du soulagement. L’écriture même de ce personnage tel qu’il est et son interprétation si tenue et élégante constituent une forme de consolation à l’existence du crime.

Pourtant, ce crime est si absolument terrible qu’on pourrait ne jamais se remettre de cette scène, ce briquet en gros plan, l’un des rares gros plans d’un film qui choisit plutôt des cadres larges où laisser vivre ses personnages. Cette scène de meurtre terrifiante et graphique initie le fonctionnement en miroir du film : à la tragique torche humaine qui s’écroule dans l’herbe répondent les deux petites flammes vacillantes des bougies déposées en souvenir par les parents. Matthieu Rozé et Charline Paul bouleversent à chaque apparition, s’acquittant avec dignité du poids d’incarner un couple en proie à la pire des souffrances. L’envers, tout en finesse, c’est la confession de Nadia (Mouna Soualem), évoquant la douleur de la perte de ses deux parents, en des termes d’une puissance et d’une émotion rarement égalées pour dire le deuil. Autre reflet, celui de Nathalie : celle que l’on observe, Camille Rutherford, hargneuse dans sa défense fidèle et sans concession d’un homme violent, et celle qu’on ne voit pas, la compagne de Marceau qui le quitte sans ménagement pour vivre sa maternité ailleurs. Celle qui mourrait pour son homme, celle pour qui il mourrait de chagrin.

Et jamais le film ne se donne le droit de juger personne hormis la galerie de ceux qui semblent avoir perdu toute humanité, ceux dont les visages viennent se surimprimer dans la tête de Yoann, concert de sales voix qui traînent au milieu de la sublime bande-son aux chœurs épurés d’Olivier Marguerit. Le son, lancinant et infini comme la boucle du vélodrome, sait parfois déchirer le contexte poisseux de l’enquête comme les plans immenses sur les montagnes viennent redonner du souffle à l’image rongée par l’obscurité. Quand Mina Tindle entonne « White flowers », la luminosité de la mélodie nous transperce autant que les paroles nous dévastent. « Sister we are lilies dancing in the cloud » ; la sororité, que fait palpiter le réseau des femmes qui sans parfois se connaître ont toutes en commun de vouloir rendre justice à Clara (Lula Cotton-Frapier), de sa meilleure amie (Pauline Serieys) à la juge qui reprend l’enquête (Anouk Grinberg), tresse un réseau d’espoir naturel, auquel répond la gentiane de Marceau. Dans un monde d’hommes où le patriarcat tue, où même les alliés ne peuvent l’éviter, pour une Clara disparue, tant d’autres jeunes filles « intelligentes et joyeuses » continueront de fleurir. C’est peut-être pour ça, que bien qu’il nous détruise et nous dévore comme son enquête irrésolue, ce grand, cet immense film noir nous attire à nouveau à lui, insectes captivés par la flamme du grand écran.

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4 commentaires sur “« La Nuit du 12 », à coup de lumière mortelle

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    1. Oui il vaut toujours mieux voir les films avant, même si j’essaie de ne pas trop spoiler ! Je fais pareil, je ne lis les papiers des autres qu’après avoir découvert les œuvres.

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