« We Need to Talk about Kevin » : l’enfance d’un tueur

Eva se souvient de l’enfance de son fils Kevin, qui a toujours été un enfant étrange et sadique, puis de son adolescence, lorsqu’il a commis l’irréparable et ruiné sa vie et celle de sa mère…

En peu de longs-métrages séparés de plusieurs années, la Britannique Lynne Ramsay a réussi à s’imposer comme une réalisatrice de premier plan. Et ce en particulier depuis son adaptation marquante du roman de l’autrice Lionel Shriver We Need to Talk about Kevin, thriller psychologique épistolaire qui explore le sentiment de culpabilité et les affres de la maternité.

Comme chez Felix Van Groeningen, pour aborder les drames familiaux les plus terribles, le cinéma recourt à un éclatement temporel. Au présent, Eva (Tilda Swinton) retrouve un travail de secrétariat dans une agence de voyage, elle qui écrivait autrefois des guides touristiques et autres récits autour de ses propres explorations du monde. Elle vit dans une petite maison délabrée et subit l’opprobre populaire, qui s’exprime aussi bien par des jets de peinture rouge sur sa façade et son véhicule que par des agressions en pleine rue.

Très rapidement, à travers les souvenirs d’Eva, on comprend qu’un drame a eu lieu, qui a impliqué son fils Kevin. La pensée de la mère, qui va le retrouver en prison pour des visites aussi taiseuses qu’embarrassantes, entremêle les images de la prime enfance de son garçon et de son adolescence. Peu à peu se dessine une personnalité hors normes, d’une froideur confinant au sadisme, capable dès son plus jeune âge de manipulation et de malveillance. On ne sait pas exactement comment Eva a vécu sa grossesse, même si on croit comprendre que l’enfant n’a pas été vraiment désiré dans ce couple amoureux qu’elle formait avec Franklin (John C. Reilly). On la voit le regard absent au milieu des femmes enceintes, puis souffrant le martyre lors de l’accouchement, et enfin hébétée à la maternité alors que le jeune papa se réjouit de pouponner. Peut-être l’état d’Eva serait-il aujourd’hui qualifié de baby blues ou de dépression post-partum. Mais le film ne s’attarde pas tant sur son ressenti à l’époque que sur les interactions qu’elle a pu avoir (ou non) avec son fils, et la façon dont leur relation a toujours été un problème majeur pour les deux.

Alors que le bébé est calme et souriant dans les bras de son père, il s’époumone en permanence lorsqu’il n’est qu’en présence de sa mère. En grandissant, le petit Kevin connaît des problèmes de développement, refusant d’apprendre à parler et portant des couches jusqu’à un âge avancé. À mesure que son comportement devient de plus en plus cruel envers sa mère, celle-ci commence à se mettre en tort en lui faisant part de son mal-être ou en cédant à la violence. La mise en scène, d’une précision clinique pour créer le malaise, à l’image d’un Lanthimos, s’appuie beaucoup sur les regards et les expressions faciales des acteurs/trices. Tilda Swinton excelle en mère dépassée, qui tente de se consoler avec la présence de son deuxième enfant, une petite fille au comportement plus aimant et « normal ». Face à elle, la prestation des différents Kevin est hallucinante. D’abord le petit Jasper Newell, puis Ezra Miller, qui partagent un regard noir et des moues pleines de mépris et de cruauté. Comment devient-on un tueur psychopathe ? Le film conduit cette interrogation en nous laissant peu à peu prendre la mesure du drame, avec une certaine ironie de traitement qui s’incarne dans le choix d’une bande-son volontiers joyeuse et entraînante (« Everyday » de Buddy Holly en particulier et la scène d’Halloween), et un sens du timing qui délaie les atrocités pour nous en réserver toujours de nouvelles. À travers le parcours de Kévin et l’impression d’étrangeté que sa mère ressent désormais en présence de n’importe qui (lors de la fête de Noël de son entreprise par exemple), ainsi que les regards culpabilisants portés sur elle (le poids de la rumeur rappelle La Chasse), c’est une critique de l’Amérique publicitaire qui est portée par le long-métrage, qui fait du pavillon cossu de banlieue le lieu d’un drame qui se trame, au-delà de la bien-pensance puritaine habituelle.

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9 commentaires sur “« We Need to Talk about Kevin » : l’enfance d’un tueur

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  1. Comme Cora85, j’ai beaucoup aimé ce film que j’ai revu il y a a peu et que je trouve vraiment intense ! (J’avoue que je regrette de ne plus voir Ezra Miller que dans des blockbusters maintenant…)
    Le livre est également dans ma WL !
    Très bonne chronique comme toujours !

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