« Loving Highsmith », des idées bizarres

Lorsque Hitchcock adapte son roman L’Inconnu du Nord-express, la romancière Patricia Highsmith devient célèbre comme une grande autrice de romans noirs ou policiers. Mais tout le monde ignore qu’elle a également publié sous pseudonyme Carol, une romance lesbienne…

La documentariste suisse Eva Vitija, qui avait consacré son premier long-métrage à la figure paternelle, continue de puiser son inspiration dans ses souvenirs d’enfance, elle qui a longtemps passé ses vacances d’été dans le village où Patricia Highsmith résidait à la fin de sa vie. Fasciné par la grande maison moderne construite par la romancière, et toutes les histoires rocambolesques qui circulaient autour de la figure littéraire, elle décide de se plonger dans ses cahiers, les journaux intimes que Patricia Highsmith a commencé à tenir à 17 ans, et dont des copies sont disponibles aux Archives littéraires suisses. Naît alors l’idée de ce documentaire qui se nourrit en premier lieu de cette source de première main que constituent les écrits privés de Patricia Highsmith, mais aussi de témoignages face caméra de ses proches (personnes de sa famille, amies ou ex compagnes), et s’agrémente d’extraits vidéo des films adaptés de ses œuvres, ainsi que de photos et images d’archives.

Avec ce titre « Loving Highsmith », la réalisatrice décide d’attirer l’attention sur l’une des deux facettes de son sujet. Patricia Highsmith vécut toute sa vie une existence à double faces : d’un côté, son image de romancière aux « creepy ideas », ses idées de meurtres bizarres qui nourrissent son succès et séduisent notamment Hitchcock, et son existence vécue en grande partie seule dans des maisons avec vue sur jardin où lui venait l’inspiration. Mais de l’autre, ses cahiers qui regorgent de propos sur l’amour, les relations humaines et en particulier sentimentales, son homosexualité qu’elle ne révéla publiquement qu’à la fin de sa vie, en acceptant de faire republier Carol sous son vrai nom. Le roman lesbien, adapté au cinéma avec Kate Blanchett et Rooney Mara, qui d’après le récit qu’en fait Patricia Highsmith dans ses cahiers est inspiré par une brève rencontre à l’époque où elle travaillait dans un grand magasin, constitue dans les années 50 une véritable exception. Si la romance lesbienne existe en littérature, toujours publiée son pseudonyme, les éditeurs imposent deux types de fins : soit l’héroïne vit malheureuse voir décède, soit elle profite d’une liaison et prend du bon temps, mais tout en sachant que cela va finir. Avec Carol, Patricia Highsmith signe son seul récit à vraiment disposer d’une fin optimiste, ce qui constitue une petite révolution dans le genre. C’est comme si, ce qu’elle n’avait pu réussir à mener dans sa vie, elle avait voulu donner l’opportunité à ses personnages de l’accomplir.

Les interviews, les photos, donnent l’impression d’une femme relativement sûre d’elle et de ses choix, assumant sa solitude volontaire, mais aussi de défendre ses personnages criminels, de ne pas les juger mais de les considérer aussi bien comme intéressants ou divertissants. Mais les témoignages de ses proches et les extraits de ses cahiers révèlent une personne fragilisée par la blessure initiale de son enfance : bébé non désiré, né neuf jours après le divorce de ses parents, confiée à une grand-mère texane typique et élevée dans les principes racistes des états du Sud alors que sa mère avait refait sa vie ailleurs, la jeune femme garde pendant des années l’espoir de réussir à se rapprocher de sa génitrice, et ne craint rien tant qu’un rejet définitif de celle-ci si elle découvrait son orientation sexuelle et qu’elle apprenait quel est l’autrice de Carol. On découvre aussi derrière cette apparente retraite choisie beaucoup d’histoires d’amour dont certaines passionnées, régulièrement détruites par le souci des conventions de ses partenaires, comme cette amoureuse anonyme incapable de quitter mari et enfants pour vivre avec Patricia dans une demeure discrète.

Avec pudeur mais sans tabou, Loving Highsmith dresse un portrait plein d’admiration, de respect, et d’empathie pour son sujet, qui constitue un intérêt aussi bien pour ses lecteurs/trices, pour les cinéphiles qui ont pu découvrir des adaptations de certaines de ses œuvres, que pour le témoignage qu’il constitue de la vie des personnes queer dans les années 50 et au-delà.

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