« Crimes of the Future » : humain, trop humain

Saul et Caprice sont réputés pour leurs performances au cours desquelles la jeune femme pratique sur son partenaire l’ablation d’organes inédits que son corps produit…

Alors que la période du baccalauréat arrive, le nouveau film de David Cronenberg, qui nous revient après huit ans d’absence, apparaît comme une forme de dissertation de philosophie, sur un thème entremêlant les questions de l’inné et de l’acquis, du naturel et de l’artificiel ou du technologique.

Dans un univers de science-fiction, revenant quelque part à ses premières amours, mais qu’il a voulu dénué de tout explication de l’appareil politique de l’époque, comme un anti 1984, refusant d’envisager le type de régime ou de système social qui a pu aboutir à la situation qu’il décrit par le biais intime, le cinéaste nous présente un monde réduit à quelques personnages clés et à leurs occupations.

Ce qui est troublant, et nécessite de la part de l’audience un gros travail de concentration, de synthèse des informations distillées, voire d’imagination pour combler les blancs, c’est cette façon d’entrer in medias res dans une histoire dont on ne connaîtra pas les tenants et les aboutissants. Sans venir raconter la fin de l’intrigue, on peut constater que le scénario ouvre de très nombreuses portes, reliées par des thèmes connexes, dont beaucoup ne seront pas refermées. Alors que le cinéma américain adore boucler la boucle, Cronenberg a clairement choisi une forme de contre-pied en ne donnant pas toutes les réponses, même si la séquence finale, et le climax qui la précède, sont annoncés par des éléments plus tôt dans le récit, et en particulier par la scène introductive.

Face à une telle œuvre, aussi mystérieuse, hybride, et bizarre que les organes dont il est question au cœur de l’intrigue, il n’est pas évident de se positionner. Y a-t-il du génie dans ce scénario auquel on doit bien admettre qu’on n’a pas tout compris ? Est-ce un film à voir plusieurs fois pour en saisir les subtilités et finir par assembler un puzzle ? Ou son sens même réside-t-il dans l’impossibilité de tout débrouiller ? On peut aussi le trouver confus, voire brouillon, et avoir l’impression d’un problème d’écriture ou de montage qui rend l’ensemble à la fois lent, avec des redites, mais en même temps frustrant et semble-t-il incomplet.

Sans forcément trancher, on peut reprocher la communication autour du long-métrage, à laquelle le cinéaste a contribué lui-même, avec beaucoup d’insistance sur le choc censé être procuré aux spectateurs/trices, l’aspect obscène et dérangeant de ce qui devait être montré à l’écran. À force de crier au loup, peu de scènes font vraiment d’effet, car l’esthétique globale est paradoxalement moins organique qu’il n’y paraît. On apprécie les objets qui semblent en partie vivants, constitués de ce qui ressemble à des tentacules, des griffes, des os d’animaux, comme assemblés par l’homme et pour l’homme. Les scènes de performance sont bien filmées pour faire monter l’attention plus que la tension mais sont si chorégraphiées et si insistantes sur les visages impassibles ou en proie au plaisir et non à la douleur, que l’ensemble reste très largement regardable sans trop d’émotion. C’est au final un film beaucoup plus théorique qu’organique, dont l’intérêt premier réside moins dans ce qu’il montre que dans ce qu’il dit. Crimes of the Future, c’est à peu près l’inverse du show don’t tell : l’essence du film, c’est sa théorie de l’évolution, son concept écologique qui recycle le corps humain en une machine à résoudre le désordre planétaire qu’il a créé. Or à l’écran, l’image est faite pour distraire le regard du son, faire de nos oreilles ces artifices sans fonction critiqués par le personnage d’Adrienne Berceau. Le sens se cache dans le dialogue parcellaire entre Saul et le contact dont il est l’informateur, dans les revendications de Lang Dotrice et les explications de Timlin. Drôle de partition d’ailleurs pour Kristen Stewart, très peu présente en temps d’écran, à qui on semble avoir donné la consigne de s’autoparodier au maximum, créant un personnage à mi-chemin entre le comique et l’inquiétant.

S’il se veut difficile à regarder, le film l’est beaucoup moins pour son body horror très relatif que par son manque de lisibilité, son austérité qui se traduit par des décors dénudés et glauques, des dialogues difficiles à suivre et des plans peu éclairés. S’il ne laisse pas indifférent(e), il manque peut-être paradoxalement d’impact pour marquer à long terme.

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