« Mother ! », jolie Terre notre mère

Après un violent incendie, une jeune femme retape de fond en comble la grande maison appartenant à son mari. Un soir, un homme fait irruption chez eux, se présentant comme un médecin devant commencer à exercer dans les parages, et fan du livre publié par le mari…

Challenge 12 mois – mai – conseillé par Alex Mauri

Après avoir porté à l’écran le déluge dans Noé, Darren Aronofsky semble durablement marqué par une inspiration biblique. Avec Mother !, il renoue avec l’idée de mettre en scène un scénario original, écrit suite à une sorte de crise dans une maison isolée. Mais peut-on vraiment parler de scénario original lorsque l’intrigue s’appuie à ce point sur des références explicites, et pas forcément bien digérées ?

Il y a cette Jennifer Lawrence sublimée, avec son look bergmanien (on dirait Liv Ullmann dans Scènes de la vie conjugale avec ses longs cheveux blonds lui coulant dans le dos et ses tenues blanches fluides), cette maison où il semble beaucoup plus facile d’entrer que de sortir, dont Aronofsky lui-même cite comme inspiration L’Ange exterminateur de Buñuel, cette affiche à la Rosemary’s Baby. Et le film s’inscrit finalement dans la veine horrifique et fantastique de la maison aux propriétés magiques, qui va faire du quotidien du couple qui s’y installe un enfer révélant leurs turpitudes, comme aussi bien dans The Room que dans Vivarium.

Mais contrairement à Christian Volckman ou à Lorcan Finnegan, Aronofsky ne cherche pas tellement à critiquer la société de consommation, ou alors de manière très secondaire. Il s’embarque dans une vision religieuse quasi mythologique, qui fait de son personnage masculin (Javier Bardem), le seul dont la désignation, « Lui », porte une majuscule au générique de fin, une sorte de divinité créatrice habitée par le mal. Est-ce que Dieu est mort, remplacé par le diable ? Ou est-ce une vision d’un dieu cruel, dont on rappelle qu’il a accepté le sacrifice de son fils pour le bien de l’humanité ? Ou encore un créateur au sens d’un artiste, prêt à sacrifier de nombreuses muses sur l’autel de son inspiration ? Probablement un peu de tout cela à la fois, mais le comportement du personnage face a ses admirateurs/trices rappelle essentiellement celui d’un gourou au sein d’une secte.

Parmi les couches symboliques que l’on peut venir plaquer sur le récit, la plus évidente et la plus séduisante aussi est sans doute la lecture écologique. Celle-ci fait de Jennifer Lawrence, connectée à la maison comme si son propre cœur battait dans les murs de celle-ci, une mère nourricière, terre d’abondance capable de donner vie au sens propre mais aussi en tant qu’elle s’occupe de toute l’intendance, a restauré la maison, prépare toujours les repas, etc. Une mère toute de bonté, à laquelle l’Humanité, incarnée par la foule qui finit par pénétrer dans la maison – après une famille originelle dont les enfants fratricides font forcément penser à Caïn et Abel – ne prête aucune réelle attention. Pillant et saccageant tout ce qu’elle a pu donner, l’Humanité s’adonne à tous ses maux au sein de ses murs : voracité, vol, crime, cannibalisme, violence en tous genres, fanatisme religieux…

Esthétiquement, on peut admirer le gros travail qu’a occasionné la construction de cette maison immense dont les multiples étages et les pièces distribuées autour de l’escalier permettent des mouvements de caméra intéressant set des effets de profondeur et de tournis. La lumière est également très finement travaillée, multipliant les sources lumineuses telles que les lampes ou les bougies afin de faire danser les ombres sur les visages, créant une atmosphère inquiétante. Si on imagine que le tournage a du être particulièrement éprouvant, en particulier pour Jennifer Lawrence, qui porte tout le film contre le reste des personnages, on peut regretter que le cinéaste ne fasse preuve d’aucune finesse et tombe dans une débauche d’effets spéciaux (notamment autour de l’incendie) et une escalade de violence visiblement destinée à choquer les spectateurs/trices (le film est interdit au moins de 18 ans aux États-Unis).

S’il a déchaîné les passions à sa sortie, entre fervent(e)s admirateurs/trices et détracteurs/trices virulent(e)s, Mother ! n’est pourtant pas un film si radical. Assez pauvre en émotions, du fait de sa lourdeur symbolique qui en fait une pure allégorie dont les personnages manquent de psychologie et de consistance, il reste intellectuellement plutôt intéressant et bien tenu esthétiquement dans sa métaphore. On se permettra donc un avis nuancé sur un film qui lui, ne l’est pas assez pour atteindre les sommets auquel il est clair qu’il aspire.

 

7 commentaires sur “« Mother ! », jolie Terre notre mère

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  1. Excellente chronique, très bien écrite ! Ce film m’intéresse car j’avais aimé d’autres films de ce réalisateur. Les nuances et regrets que tu apportes me préviennent un peu contre la déception, mais j’ai toujours envie de constater de mes yeux ce qu’il en est. Mais merci beaucoup pour cet avis éclairé et argumenté !

    1. Avec plaisir ! Je connais mal Aronofsky, je n’avais vu que Black Swan, mais je sais qu’il est très clivant, en général les gens adorent ou détestent. Je me situe quelque part entre les deux ^^

  2. Ah, voilà un film qui a fait bien des polémiques et qui a fait couler pas mal d’encre ! Je l’ai vu à sa sortie et personnellement, ça a été une grosse claque, il est tellement riche en symboles…

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