« Clara Sola », nature secrète

Bien qu’adulte, Clara est traitée par son entourage comme une enfant en raison de son léger handicap et de ses capacités hors normes, que sa famille attribue à la vierge Marie…

Pour son premier long-métrage, la cinéaste suédo-costaricienne Nathalie Álvarez Mesén a choisi de revenir à ses racines maternelles, en tournant dans un village reculé du Costa Rica et en espagnol. Après des courts-métrages en Suède et aux États-Unis, elle travaille avec la scénariste colombienne Maria Camila Arias à un récit d’émancipation féminine.

Par plusieurs aspects, son portrait de femme d’abord soumise à un environnement religieux rappelle un autre long-métrage d’Amérique du Sud sorti cette année, le Medusa d’Anita Rocha da Silveira. Même empreinte indélébile du catholicisme sur la vie quotidienne, en particulier celle des femmes, même piège des attentes de l’entourage refermé autour de la protagoniste, même tentative de s’y soustraire en révélant sa vraie nature, même cri à la Munch exprimant le rejet définitif de l’oppression systémique et patriarcale.Or, au style fantastique et proche des codes horrifiques de la cinéaste brésilienne, Nathalie Álvarez Mesén préfère un réalisme magique inhérent à ses origines. Baigné dans cette vision depuis l’enfance, elle réussit à faire de la maison dans la forêt un lieu à la fois très concret, banal et quotidien, mais aussi empreint d’un certain mystère qui émane de la personne de Clara. Si celle-ci accomplit bien de petits miracles au quotidien, jamais ses actes ne sont vraiment publics, contrairement au cérémonial réclamé par les locaux pour obtenir la bénédiction de la vierge Marie. Tout cela n’est que du décor qui met Clara très mal à l’aise. En revanche, lorsqu’elle est seule dans la nature, ses vrais pouvoirs s’expriment par des petites choses, comme le fait de faire mûrir des baies dans sa main ou d’ouvrir une impatiente du bout des doigts. Ces plans, filmés de très près, de même que la résurrection de la cistèle jaune, insufflent une forme de magie subtile et délicate.

Ses capacités hors du commun, de même que son léger handicap, causent à Clara bien du tort dans une société qui a tôt fait de repérer la différence. Sa mère explique bien à la jeune Maria, nièce de Clara, qu’elles sont différentes et donc traitées selon des standards qui divergent : Maria a le droit de porter des bagues pour redresser ses dents, d’arborer des robes de princesse avec dorures, de se faire offrir une fête d’anniversaire grandiose. Clara doit rester dans un périmètre dessiné par des foulards mauves autour de la maison, on lui refuse l’opération qui pourrait améliorer sa santé, elle doit enfiler des tenues couvrantes et sobres. La façon dont elle est traitée est à la fois une preuve du validisme de la société mais aussi d’une religiosité qui lui refuse le statut de femme : mi-sainte mi-enfant, il est inconcevable que Clara ait une vie sexuelle, éprouve du désir et le satisfasse.

C’est d’ailleurs par le biais de l’excitation sexuelle que démarre la prise de conscience de Clara que son traitement à part ne peut plus durer. Émoustillée par Santiago, qui vient faire la saison touristique avec la jument Yuka, figure masculine qui met en rivalité la tante et la nièce ; Clara réagit à son désir comme à toute force naturelle : avec beaucoup de candeur et d’instinct. Son interprète, Wendy Chinchilla, est une artiste choisie par la réalisatrice pour son aisance avec son corps, contrairement à ce personnage qui met tout le film à pleinement habiter son être, renfermé symboliquement par le corset qu’on lui impose à chaque cérémonial. Le reste du casting est composé de non-professionnel(le)s locaux/ales qui tous et toutes font preuve d’un grand naturel face à la caméra et contribuent à ancrer le long-métrage dans une réalité terrienne. Wendy Chinchilla impressionne, par son regard intense, les borborygmes qu’elle emploie pour faire saisir aux autres ce qu’elle ressent de la nature (en particulier les tremblements de terre) et les crises qui la saisissent lorsqu’elle ne supporte plus son quotidien de brimades. La scène de l’anniversaire n’est pas sans rappeler le bal du diable de Carrie, sauf que la réalisatrice fait preuve de davantage de douceur envers son personnage et lui réserve un destin plus favorable.

Cette femme qui découvre sa puissance, dans une société européenne, aurait sans doute été considérée comme sorcière. Au Costa Rica, son statut d’incarnation de la vierge est à la fois une forme de protection et un carcan. Si on ne la met pas au bûcher, c’est elle qui maîtrise le feu, comme tous les éléments naturels qui semblent la traverser de leurs forces. Sensible et sensuelle, la réalisation toujours au plus près de son personnage réussit à nous faire éprouver ses émotions quasiment sans parole et son lien viscéral avec la vie non-humaine qui l’entoure. Pour un premier long-métrage, Clara Sola fait preuve d’une franche singularité et d’un propos féministe assumé ; c’est une sincère réussite qui marquera les esprits.

 

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