« Back Home », la tête ailleurs

Jeune papa, Jonah retourne chez son père pour aider à trier les photos prises par sa mère, reporter de guerre décédée trois ans plutôt dans un accident de la route, réclamées par une agence pour un hommage…

Après ses deux succès d’estime norvégiens, Joachim Trier voit plus grand avec son premier film international. Il délaisse sa muse Anders Danielsen Lie et la Scandinavie pour tourner aux États-Unis avec un casting majoritairement américain et Isabelle Huppert.

Originalement intitulé « Louder than Bombs » du nom d’un album des Smiths, le film se voit retitré pour sa sortie française après les attentats. Une façon de mettre à distance la guerre, jamais directement visible à l’écran ailleurs que sur les photos prises par le personnage d’Isabelle, de réelles photos de reporters de guerre sélectionnées pour le film. Mais si la guerre n’apparaît jamais ouvertement, elle est toujours à l’esprit de ce personnage fantomatique, présente physiquement parfois mais jamais totalement mentalement à ce qui l’entoure. Et d’autant plus fantomatique pour les spectateurs que toutes les scènes qui la concernent sont soit des rêves faits par ses deux fils soit des flashbacks précédant sa mort, qui intervient trois ans avant le début du récit. Isabelle Huppert trouve donc un rôle pointillé, des scènes fugitives, de rares dialogues consistants. Elle est l’ombre qui plane sur la famille jamais vraiment recomposée.

Face à elle, ils sont trois hommes que son absence a laissés dans un état de suspens, nourri par le secret autour des causes de sa mort. Le père (Gabriel Byrne), toujours fidèle au souvenir de sa femme en ce qu’il consacre encore une grande partie de son temps à la mémoire de son travail, a pourtant tenté de retrouver une vie amoureuse, mais en cachette, comme s’il avait l’impression de faire quelque chose de mal. L’aîné (Jesse Eisenberg) semble avoir acquis une certaine stabilité en construisant à son tour une famille et en quittant la région, mais il revient dès qu’il s’agit de rendre un hommage à sa mère, abandonnant femme et nouveau-né. Le cadet (Devin Druid), ado solitaire réfugié dans les jeux vidéo, rejette violemment son père et vit dans son monde, matérialisé par une frontière floue entre le réel et l’imaginaire. On trouve dans ce personnage une certaine anticipation des pouvoirs de Thelma, puis de ce qui adviendra dans The Innocents, ce qu’on peut considérer comme la patte d’Eskil Vogt.

Malgré la délocalisation aux États-Unis, Joachim Trier a conservé son style, en continuant à travailler avec le même chef opérateur, Jakob Ihre. Dans des teintes froides, avec une caméra proche de ses personnages, souvent mouvante, parfois presque voyeuse, il réussit toujours à merveille à capter le sentiment trouble qui habite ses anti-héros. Le cinéaste est comme Anne Sylvestre, il aime les gens qui doutent, qui se demandent en silence comme Jonah si la vie qu’ils construisent est vraiment celle qui leur correspond, qui comme Gene ne se sentent pas forcément le droit de revendiquer une part de bonheur, qui ne parviennent pas à sembler comme les autres, et doivent traîner l’impression de singularité qui les sépare comme Conrad des autres jeunes de son âge.

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