« Frère et sœur » : la haine qui fait de vous des malheureux

Brouillés depuis des années, Alice et Louis sont appelé(e)s au chevet de leurs parents, victimes d’un accident de la route et hospitalisés…

On l’avait vu sortir quelque peu de ses sentiers battus avec ses deux derniers longs-métrages : Roubaix, une lumière qui gardait sa ville de cœur mais remplaçait ses histoires de famille par celle d’un flic confronté à une enquête dans des milieux très précaires, puis Tromperie, son adaptation de Philippe Roth qui lui permettait de mettre en têtes d’affiche des personnalités moins habituelles de son univers. Mais pour Desplechin comme pour la société française, le monde de demain ressemble furieusement au monde d’hier, et après son film tourné en pleines restrictions Covid, il a retrouvé ses habitudes et ses marottes avec Frère et sœur.

Le film reprend tant d’éléments d’Un conte de Noël qu’on pourrait presque croire une réécriture ou un remake : on a davantage eu l’impression de voir deux fois la même chose que devant Ne coupez pas ! et Coupez ! Les noms et prénoms des personnages, l’histoire d’une famille qui a perdu un enfant en bas âge, d’une fratrie composée d’une sœur aînée puis de deux jeunes frères, les deux premiers étant irrémédiablement brouillés, sans qu’on sache exactement la cause de leur dissension, une figure d’homme paria, dont la compagne, Faunia, accepte son statut comme une forme de privilège, des personnages malheureux, avec des problèmes de santé, et rongé par l’alcool. Le tout, bien sûr, à Roubaix, avec un appartement familial encore encombré des souvenirs de la vie commune. Et une fois de plus, c’est un coup dur porté à la santé des parents qui va forcer la génération des enfants à se rassembler pour tenter de les sauver, d’une manière ou d’une autre.

La différence majeure, c’est dans la tonalité qu’on peut la trouver : en remplaçant Mathieu Amalric par Melvil Poupaud dans le rôle du frère banni, Arnaud Desplechin choisit de supprimer tout humour et toute forme de légèreté ou de décalage au profit d’une tonalité de vrai drame, voire de mélo ou de tragédie. Là où Anne Consigny apportait une certaine froideur et retenue, quelque chose de presque fantomatique, Marion Cotillard est beaucoup plus expressive, et pas toujours d’une façon extrêmement juste ni réussie (dans certaines crises de larmes, le spectre de la mort ratée dans Batman n’est pas loin). À force de pousser les curseurs à l’extrême, le cinéaste finit par proposer une forme de caricature de son cinéma, avec des personnages qui ne laissent aucun point d’accroche pour les rendre aimables, qui se complaisent dans leur situation jusqu’à la nausée, bouffés par une haine qui n’a pas plus d’explications que de sens dans sa résolution finale. On a l’impression que l’intrigue est presque un prétexte pour des scènes de dialogues à n’en plus finir, où la profondeur qu’on pouvait parfois trouver dans ses films précédents laisse place à une forme de verbiage creux.

Deux éléments à sauver seulement dans ce long-métrage : la mise en scène très soignée avec de beaux éclairages qui savent magnifier tous les interprètes, et on peut en particulier souligner le très beau travail sur les visages burinés de Joël Cudennec et Nicolette Picheral ; et des seconds rôles plus subtils que les principaux, avec le plaisir de revoir ou de découvrir des acteurs/trices trop rares (Benjamin Siksou, Golshifteh Farahani, Cosmina Satran, Patrick Timsit, les vrais beaux personnages du récit, hélas cantonnés à quelques scènes).

Dans une filmographie nourrie par des obsessions personnelles, Frère et sœur fait office de film de trop, et ne nous laisse espérer qu’un vrai renouvellement de son cinéaste.

 

4 commentaires sur “« Frère et sœur » : la haine qui fait de vous des malheureux

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    1. Oui, dans la veine qui explore ses souvenirs de Roubaix, j’ai plutôt bien aimé Trois souvenirs de ma jeunesse. Sinon, il a fait des adaptations, qui sont à mon sens plus intéressantes : Roubaix, une lumière, Esther Kahn, Tromperie.

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