« Et j’aime à la fureur » : une vie de cinéma

Depuis toujours, André, passionné de cinéma, a collectionné les bobines de films amateurs. Lorsqu’il hérite de mystérieux films de famille, il commence à élaborer une œuvre mêlant sa vie et celle des autres…

André Bonzel a connu son heure de gloire, en tant que co-réalisateur de C’est arrivé près de chez vous, avec Rémi Belvaux et Benoît Poelvoorde. Puis, il a disparu, après 1992 et son premier long-métrage sélectionné à Cannes. Une période de vaches maigres, quelques mauvais choix, des films qui ne se font pas. Pour autant, l’homme est resté animé par la passion du septième art, et a continué une collection insolite entamée dès sa jeunesse : celle de bobines de vieux films amateurs, achetées sans même savoir ce qu’il y a dessus, et visionnées sur des projecteurs d’époque, dans le noir de sa salle de bain.

De ce trésor de bric et de broc, que vient compléter un héritage de films familiaux, lui permettant de retracer non seulement sa propre histoire mais aussi celle de ses ancêtres sur au moins deux ou trois générations, sa femme Anna émet l’idée qu’il tire une nouvelle œuvre. Titré d’après une citation de Baudelaire (« et j’aime à la fureur les choses où le son se mêle à la lumière »), le film est bien un hommage au cinéma. Mais un cinéma à l’opposé du divertissement technologique, plus proche de ce qu’étaient les premiers films, ceux des frères Lumière : des scènes de la vie quotidienne, prises sur le vif, des moments joyeux en famille essentiellement, parfois entre amis, non dénués de créativité et parfois de talent, presque toujours chargés en émotions. Le film s’ouvre avec les souvenirs de vacances d’une famille dont la petite fille, bien entourée par ses parents aimants, découvre peut-être pour la première fois le trajet qui l’emmène à Cannes et au bord de la mer. L’enfance est un des grands sujets que le cinéaste explore à mesure que défilent les plans. Il faut dire que les plus petits sont des sujets de choix dans les images d’archives sur lesquelles il a mis la main ; une occasion de se replonger dans ses propres souvenirs, complétés et parfois contredits par les images de lui petit et de ses parents qu’il retrouve dans les bobines qui lui sont léguées. Si les détails nous sont épargnés, on comprend bien que son enfance a été une période douloureuse et traumatique, à l’inverse de la plupart des scènes de famille joyeuses qu’il observe dans les pellicules glanées çà et là.

À travers les images non restaurées, et c’est ce qui fait tout leur charme, sublimées par la bande originale composée par Benjamin Biolay, pleine de la vitalité parfois douloureuse des cuivres, c’est une âme qui se livre à travers toute une époque. Fasciné par les ressemblances et les différences entre les vies des hommes de sa famille, mais aussi de la tante Lucette, rare figure féminine du récit, André Bonzel cherche à trouver dans l’histoire familiale un signe qui ferait sens. Se déploient dans les vies parallèles le goût pour la romance (pour le dire pudiquement, car il est plus souvent question de sexualité que de sentiments) et pour le cinéma, souvent d’une façon intime et modeste. Est-ce que ça aide à vivre, de savoir qu’on n’est pas le premier de sa famille à tomber amoureux du septième art, dans un grenier, à se trimballer partout avec une caméra pour immortaliser les moments-clés de l’existence avant qu’ils fanent, à éprouver le coup de foudre pour une femme aperçue dans un pays étranger… ?

L’homme qu’on devine à travers la prolifique voix off est un discret qui a besoin de s’épancher, un homme bien de son temps dans sa façon de considérer les femmes, un peu cavalière, mais au fond toujours en peine de les comprendre, en revenant à l’inconnue originelle, sa mère qu’il n’a vue rire que sur la pellicule. S’il ne cache pas ses défauts et ses faiblesses, les exploitant au contraire avec une autodérision sensible qui le situe quelque part entre une BD de Fabcaro et Je ne sais pas si c’est tout le monde, c’est sans doute ce qui confère au film son émotion universaliste : nous n’avons pas tous/tes les mêmes drames et les mêmes traumatismes dans nos bagages, mais tous/tes nous composons avec des souvenirs plus ou moins flous, plus ou moins douloureux, et tou/tes, même si nous n’en avons pas conscience, le cinéma nous aide à vivre avec.

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