« La petite bande », la rancœur des hommes

Un étudiant parisien retrouve ses camarades de lycée et constate une première évolution. 20 ans plus tard, le constat est encore bien plus amer…

Nombreuses sont les œuvres à suivre des personnages depuis leur adolescence jusqu’à la trentaine ou la quarantaine, constatant les évolutions parfois surprenantes, parfois logiques, entre cet âge où tout semble possible et celui où l’on se trouve sur des rails. On avait en particulier beaucoup aimé le méconnu Nos Futurs, qui trouvait dans son scénario une vraie cause et un vrai twist pour animer son récit. Vincent Fleury, pour son premier roman ne s’est pas embarrassé à chercher des raisons : son personnage reprend simplement contact sporadiquement avec ses amis de lycée, comme mû par un désir de faire le bilan, à travers eux, sur sa propre vie.

À travers eux, c’est tout de même une période de 25 ans que l’on traverse, sans vraiment que ce soit jamais le sujet. Il n’est jamais sérieusement question de politique, d’innovation technologique, d’événements à grande échelle. C’est un récit de l’intime, qui se concentre sur son narrateur et les relations de celui-ci avec les quatre amis qui lui étaient le plus proche dans sa jeunesse. Comme si, en dépit de quelques relations extérieures à leur cercle, ils avaient réussi à vivre en vase clos. D’ailleurs, la plupart des personnages ont ceci en commun qu’à un moment ou à un autre, ils affichent très clairement une volonté de refus de la vie, des relations humaines, de faire société. Petit à petit, on comprend que l’auteur a voulu nous les présenter comme des parias, des types qui n’ont pas réussi à faire leur place dans le monde, peut-être inadaptés, peut-être déçus. Mais tout cela tient étrangement de la posture. Nés chez les heureux du monde, comme on dit, ses personnages ont d’abord un côté vaniteux et frivole, à l’instar de François, jeune adulte, enchaînant les conquêtes en déclamant des extraits de philosophie plus pour l’apparat que pour la réflexion elle-même. À la lecture des jérémiades des personnages, qui frappent par leur incapacité commune à se satisfaire de ce qu’ils ont ou à faire effort pour améliorer leur existence, on finit par devenir incapables d’éprouver la moindre sympathie ou pitié pour leurs malheurs. Il faut dire que, non contents de se plaindre, tous ont une fâcheuse manie de rejeter la faute de leurs erreurs sur les autres, sur l’époque de façon abstraite, de façon plus pragmatique sur les femmes. Telle est analphabète et ne saurait contenter un mari à l’esprit fertile, telle est une manipulatrice qui mérite bien que son époux ait tenté de l’étrangler, enfin la seule qui vaille est celle qui a décidé de se suicider par amour.

Bouffée par l’aigreur, la « petite bande » est en fait une certaine incarnation réactionnaire qui tire du côté du mouvement des « incels », ces hommes qui haïssent les femmes et leur reprochent tout ce qui les rend insatisfaits dans leur vie. Narrativement parlant, le problème est que les personnages deviennent interchangeables à force de partager les mêmes points de vue, que la plume ne parvient pas à individualiser. Sur le fond, l’intérêt de l’ouvrage est de nous donner à comprendre cette génération prompte au backlash à la moindre avancée des droits des femmes ou des minorités. Fervents sexistes, ponctuellement racistes notamment le personnage de Laurent, qui emploie sa jeune épouse égyptienne comme servante, les protagonistes ne sont jamais présentés avec un certain recul, mais déclenchent une forme de soutien lénifiant de la part du narrateur. Le final nostalgique s’inscrit bien dans l’esprit « c’était mieux avant » qui infuse l’ensemble du récit. On pourrait dire, avant, quand la seule femme de leur vie était leur mère, tant les mentions aux belles relations qui les unissent à leurs fils font freudiennes. Pour des lecteurs/trices d’aujourd’hui qui ne partagent pas l’âge et le ressentiment des personnages, cette lecture a quelque chose de poisseux et de désagréable, comme un rappel que trop de gens favorisés – car en dépit qu’ils en aient, tous les personnages sont des privilégiés – partagent cette vision du monde passéiste et malsaine.

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