« Limbo », depuis qu’Omar est parti

Sur une petite île écossaise, Omar attend avec ses colocataires de fortune la lettre qui lui donnera peut-être l’autorisation de séjour sur le territoire. En attendant, il trimbale son oud sans réussir à se remettre à en jouer…

Tourné avec très peu de moyens, le premier long-métrage de Ben Sharrock, réalisateur d’origine écossaise installé au Pays basque espagnol, avait fait sensation dans les festivals. Son deuxième, Limbo, a lui aussi connu son petit succès, du label Cannes 2020 à des prix au festival du film britannique de Dinard ou encore au British Independence Film Awards. Étonnamment peu distribuée pourtant, cette petite pépite mérite le coup d’œil.

Sur une thématique maintes fois abordée, le statut de réfugié en Europe (on a déjà eu cette année la sortie de Ils sont vivants sur le même thème), le cinéaste qui a vécu en Syrie et travaillé dans un camp de réfugiés en Algérie brode une petite musique singulière. Jamais de misérabilisme ni de mélo, mais plutôt une chronique quotidienne à mi-chemin entre le réalisme le plus absolu et un côté décalé et humoristique. Et le film réunit un casting particulièrement hétéroclite et cosmopolite, ou quasiment chacun(e) doit incarner un personnage d’une autre nationalité que la sienne : le personnage syrien d’Omar est joué par le britannico-égyptien Amir El-Masry, son collègue de chambre Farhad n’est pas afghan mais c’est l’americano-indien Vikash Bhai, et on trouve parmi les bénévoles locaux en charge d’accompagner les réfugiés vers une insertion possible la Danoise Sidse Babett Knudsen. On peut d’ailleurs remarquer qu’on a rarement vu l’actrice de Borgen dans un registre aussi franchement comique qu’en Helga, qui dès la première séquence se retrouve à mimer une danseuse au cavalier un peu trop entreprenant.

L’humour pratiqué dans le long-métrage est du style absurde, et rappelle très fortement les films d’Élia Suleiman tels que It Must Be Heaven, qui quelque part traite déjà de la question du déplacement et de l’identité. Ici aussi, pour Omar comme pour les autres réfugiés, ce statut qui leur colle à la peau et les enferme sur cette île désolée, c’est un coup de canif dans leur identité préalable. La vidéo qu’Omar se repasse en boucle, dans laquelle il vient donner un concert auquel assiste toute sa famille, apparaît comme le vestige d’une vie agréable, une vie d’artiste reconnu et apprécié, qui a cédé la place à un anonymat complet dans un lieu où il se retrouve séparé des siens, qui n’est pas la destination qu’il avait choisie (il désirait venir à Londres), et où le climat est particulièrement hostile. Tourné dans les îles Uists, qui n’avaient encore jamais accueilli de long-métrage et sont particulièrement complexes à relier depuis le continent, le film nous laisse particulièrement bien ressentir le froid, le vent, la neige, les grandes étendues de landes vides et la solitude écrasante qui pèsent sur les rares maisonnettes. Il faut dire que si les paysages extérieurs ont du cachet, les intérieurs sont particulièrement sordides, dans leurs éclairages, dans leur décoration et leur manque de mobilier. Les quatre hommes qui habitent ensemble sont parqués là comme les poules dans leur enclos un peu plus loin. Si les bénévoles sont plutôt de bonne volonté comme leur statut l’indique, la population locale est plus réservée, et on voit tout de même le franc racisme avec lequel les jeunes considèrent d’abord Omar. Tout le film est une façon de pointer du doigt ces stéréotypes plaqués sur les jeunes hommes célibataires contraints de quitter leur pays pour venir tenter leur chance en Europe : Omar n’est pas violent, ni vindicatif, ni d’aucun extrémisme que ce soit, c’est plutôt un personnage calme, songeur, qui ne hausse la voix que pour refuser les mains tendues quand il se sent enfermé dans sa souffrance. Au-delà de sa situation présente, on perçoit, grâce aux informations données par les coups de fil avec ses parents, une famille brisée par les dissensions face à la condition de leur pays : alors que le fils aîné a choisi de combattre, le cadet a préféré partir, et les parents se retrouvent tiraillés entre leurs deux enfants qui ne se parlent plus.

On aurait voulu que l’épilogue musical nous emporte un peu plus, qu’il contraste peut-être davantage avec l’humeur de clown triste de l’ensemble du film. Mais Limbo reste un traitement extrêmement intéressant et original d’une question jusqu’ici cantonnée à un cinéma social jouant sur le réalisme et les bons sentiments.

 

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