« Les Passagers de la nuit », ce sentiment de l’époque

Quittée par son mari, Elizabeth doit trouver un emploi pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses deux grands enfants. Elle écrit à Vanda Dorval, qui présente l’émission de radio qu’elle écoute pendant ses insomnies…

On avait quitté Mikhaël Hers à Wimbledon, dans la dernière scène si émouvante d’Amanda, qui reste l’un des films les plus justes sur le Paris contemporain, celui qui a connu les attentats des années 2010. On le retrouve dans le quartier de Beaugrenelle, face à la maison de la Radio, la nuit de l’élection de Mitterrand en 1981. Une époque qu’il a lui-même connu enfant, mais que, comme beaucoup des adultes de la génération Y, il fantasme d’avoir vécu comme adolescent ou jeune adulte. Son intérêt, on pourrait presque dire sa fascination, pour cette décennie, est flagrant dans sa façon de la reconstituer, pas seulement précise d’un point de vue historique, mais tout à fait sensorielle. Rarement un film a donné autant l’impression de vivre une époque, moins dans ses événements marquants, car finalement l’ouverture n’est presque qu’un point de repère, une façon discrète et élégante de signifier qu’on est entre gens de gauche, qui partagent des valeurs humanistes et de progrès, que dans un quotidien imprégné d’une atmosphère différente de la nôtre.

Celle-ci se caractérise à la fois par le choix des décors, des objets savamment mis en avant par le cadrage, comme ce bol à petites fleurs bleues dans lequel Elisabeth prépare le chocolat de son fils tous les matins, qu’on a tous/tes probablement vu dans la cuisine de proches, mais aussi dans l’univers musical du film, baignant dans les notes planantes et synthétiques d’Anton Sanko, et ponctué de standards des années 80, jusqu’à l’épiphanie émotionnelle familiale représentée par « Et si tu n’existais pas ». C’est aussi un ensemble de choix techniques menés avec le chef opérateur Sébastien Buchmann, allant de filtres pour adoucir l’image en numérique, à des plans tournés en 35 mm, à la caméra Bolex, et d’incrustations d’images d’archives, dont un plan emprunté à Jacques Rivette dans le métro. Et puis il y a les références cinématographiques, en particulier celle des Nuits de la pleine lune d’Éric Rohmer, dont le personnage de Pascale Ogier semble une sorte de cousine de celui de Tallulah.

On pourrait reprocher à Mikhaël Hers de soigneusement cacher ce qui pourrait heurter les spectateurs/trices, de préférer dire en quelques mots plutôt que montrer la déchéance de son jeune personnage de marginale, de ne jamais vraiment abîmer physiquement Noée Abita, quand bien même on sait que ce qu’elle traverse ne pourrait la laisser aussi intacte. C’est qu’il s’agit moins peut-être de faire vrai à tout prix, que de transmettre des valeurs et une émotion. Cinéaste pudique, qui a choisi son casting aussi sur ce critère d’une certaine réserve, qu’on retrouve en particulier chez Charlotte Gainsbourg et le jeune Quito Rayon Richter, mère et fils unis par le goût de l’écriture, de la rêverie, et une certaine fragilité silencieuse, Mikhaël Hers fait des choix toujours singuliers mais cohérents avec le reste de son œuvre. De même qu’il ne montrait pas vraiment la réalité des attentats, mais nous faisait plutôt ressentir l’atrocité du silence qui suit les déflagrations, et la ville comme désertée et endeuillée au lendemain du drame, de même que dans Ce sentiment de l’été la mort soudaine ne peut être venir que de loin et de manière floue, ce qui intéresse le cinéaste étant plutôt l’absence persistante et le vide laissé, de même ici, on ne verra pas la rupture entre Elisabeth et son mari, et on la rencontre bien après sa maladie. On ne verra pas non plus Tallulah en train de se droguer, car le plus laid et le plus douloureux n’a pas sa place à l’écran dans ce cinéma qui assume sa douceur. Ce n’est pas un film de bons sentiments au sens mièvre du terme, c’est un film sur la vie qui passe, sur les petits gestes du quotidien qui finalement en disent beaucoup plus que des engagements tapageurs, sur les liens forts qui unissent une famille à la fois de sang mais aussi choisie. Un film où chacun des personnages, même secondaire, laisse son empreinte et contribue à l’équilibre global : Didier Sandre en grand-père toujours présent pour soutenir et aider à sa mesure, Megan Northam (la Miss Chazelles) et Emmanuelle Béart incarnant deux formes de force féminine qui ne va pas sans fêlure, là où Elisabeth est plutôt la fragilité incarnée qui ne va pas sans élans vitaux. Plein d’émotions sans être vraiment nostalgique, plutôt empreint d’une gratitude envers ce qui a été et ce qui perdure, c’est un cinéma qui devrait plaire aux amateurs de la famille Delerm, à ceux qui aiment savourer les petites choses du quotidien à travers les grands drames de la vie, et qui chérissent les liens humains, même dans ce qu’ils ont de douloureux. On pourrait en parler des heures comme on aurait envie d’y rester : c’est un monde qui n’est pas tout à fait le nôtre, juste un peu plus tendre et apaisé, où l’on aurait envie de se réfugier et de trouver sa place, à l’instar de Tallulah, même si, comme elle, on sait qu’à la fin du film, il faudra bien repartir tenter de vivre sa vie.

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