« Tromperie », redonner chair aux mots

Philip, écrivain, note dans son cahier des bribes de ses conversations avec ses interlocuteurs/trices, et en particulier les femmes qu’il aime ou a aimées. Le cahier commence à composer un livre autour de la voix de son amante anglaise…

Il y avait longtemps qu’Arnaud Desplechin, fasciné par la lecture des romans de Philip Roth, qu’il considère comme une sorte de maître à penser dans son accession à la création artistique, envisageait de porter un jour à l’écran un de ses textes. Déçu par toutes les adaptations déjà existantes, qui selon lui manquent la singularité de l’auteur dans le jeu entre réalité et fiction, il peine à comprendre le conseil de son mentor littéraire qui lui disait « faites-le comme ça ». C’est pendant le confinement que l’idée s’impose : il a choisi Tromperie, un petit texte entièrement dialogué, peu narratif, dépourvu de toute description, qui pour d’autres aurait pu sembler une gageure à adapter, et pour lui constitue une plus grande facilité que des textes plus construits d’un point de vue romanesque.

À travers les bribes de conversations qui constituent les chapitres, conservés dans le découpage du film, il s’agit de réussir à remettre du corps, de la chair autour des mots. Qui dit quoi ? Quelle situation, quel décor enveloppe telle confidence ? Telle joute verbale ? Desplechin assume d’avoir traduit le texte en français, pour l’offrir à son casting de rêve. Denis Podalydès se glisse dans la peau de l’écrivain obsédé par la judéité et les femmes avec d’autant plus d’évidence que le texte a d’abord été envisagé pour une adaptation scénique à la Comédie-Française. Il donne la réplique à une Léa Seydoux aux expressions plus variées que d’ordinaire, qu’on découvre même parfois rieuse, presque légère sur le fond de mélancolie de son personnage. C’est une femme déçue par un mariage languissant, qui retrouve avec son amant une forme de joie de vivre et de plaisir, mais aussi un coup de canif dans ses idéaux. Leur relation, épisodique, nous est donnée par bribes, transmettant l’impression d’un canevas de souvenirs qui ne garderait que les moments d’épiphanie, pour mettre de côté tout ce qui de la banalité du quotidien, du moins bien, du moins sensuel ou spirituel, pourrait venir en altérer l’image d’Épinal.

Autour de l’écrivain gravitent aussi d’autres figures, que le réalisateur a choisi de garder pour éviter le huis clos, déjà relativement présent dans le nombre restreint de décors (aussi lié aux conditions de tournage post-confinement), qui toutes à leur façon éclairent la personnalité de l’écrivain et sa relation en cours avec sa maîtresse anglaise. Accusé dans un procès de misogynie à cause de l’image des femmes transmise dans ses textes et de ses nombreuses liaisons, y compris avec des personnes fragiles sur lesquelles il pourrait être accusé d’avoir pris l’ascendant, l’écrivain est par ailleurs un homme fidèle, qui continue de prendre des nouvelles des femmes qui ont compté pour lui, à l’image du personnage d’Emmanuelle Devos. C’est sans doute elle qui vole à l’œuvre ce qu’elle a de plus lumineux, avec le grand sourire plein de frayeur de son personnage, une femme spirituelle qui frappée par le cancer se trouve réduite à l’angoisse corporelle de la souffrance et de la mort. En écho de ce corps dolent, il y a l’esprit dérangé de l’ancienne étudiante, fabuleuse Rebecca Marder dans un registre qu’on ne lui connaissait pas encore.

Ce ne sont que des bribes de dialogue, et on n’est pas obligé de partager l’enthousiasme d’Arnaud Desplechin pour le texte de Roth. En revanche, on ne peut qu’admirer le travail de mise en scène. Pour ne jamais lasser, et éviter l’effet théâtre filmé qui guette les adaptations de textes dialogués (on pense au récent Vous ne désirez que moi), le cinéaste fait preuve d’une grande variété de plans, alterne entre compositions larges autour de ses personnages, mouvements de caméra suivant leurs gestes ou leurs regards, gros plans sur leurs expressions, surimpressions, fermetures à l’iris, lumière naturelle pure ou travail de clair-obscur. Il y a toujours quelque chose à observer, et de même que chaque conversation donne à voir au-delà d’elle-même l’écrivain au travail, cherchant à arracher au réel la matière de son prochain livre, vampirisant son entourage, de même chaque séquence semble pointer au-delà de ce qu’elle montre d’un point de vue diégétique, le travail du cinéaste en train d’adapter son auteur fétiche. Et c’est sans doute cet aspect qui rend le film le plus intéressant.

Partenariat Cinétrafic.

La fiche du film sur Cinétrafic : https://www.cinetrafic.fr/film/63093/tromperie

En DVD, Blu-Ray, VOD et EST le 4 mai chez Le Pacte (Facebook, Twitter).

Bonus : entretiens avec Arnaud Desplechin et Denis Podalydès et lectures filmées de scènes-clés de l’œuvre.

 

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