« Paradis perdu » : somewhere far along this road

Lucie a arrêté l’école pour aider son père sur leur petite exploitation maraîchère. Lorsque sa mère revient pour prendre de ses nouvelles, Hugo refuse qu’elle la voie et l’enferme dans un cabanon à outils…

 Alors qui arrive sur nos écrans le deuxième long-métrage d’Ève Deboise, c’est l’occasion de se pencher sur son premier film, bien loin de l’humeur de comédie de Petite leçon d’amour. Avec Paradis perdu, la cinéaste poursuit une thématique déjà présente dans l’un de ses courts-métrages, Petite sœur, celle d’une relation père-fille toujours à la limite du dérapage.

Dans un décor champêtre reculé, pourtant pas si éloigné de la ville géographiquement, puisque la famille vient vendre ses produits au marché de façon hebdomadaire, Hugo et Lucie semblent vivre en huis clos la plupart du temps, à l’écart du monde, dans une installation précaire : l’homme a sa chambre dans une petite maison à peine aménagée, et l’adolescente dort dans une caravane postée dans le jardin. Ce duo fonctionne quasiment comme un couple : même si l’homme exhorte sa fille à faire scrupuleusement ses révisions pour tenter de passer le bac en candidate libre, elle a déjà absorbé tous les codes d’une maîtresse de maison. Pauline Étienne incarne cette jeune fille qui ne paraît pas de son temps. Entre ses activités (aide aux semis, maraîchage, cuisine, ménage, rangement, vaisselle…) et ses tenues aux antipodes de la mode des années 2010, elle est tiraillée entre un reste d’enfance et une vie d’épouse au foyer. Quant à son père Hugo (Olivier Rabourdin), taciturne et dur à la tâche, on se rend compte peu à peu que son attitude envers sa femme et sa fille semble sous-tendue par quelque chose de pas net. Est-ce bien en tant que père souhaitant protéger son enfant qu’il veut éloigner la femme adultère ?

Celle-ci, incarnée par Florence Thomassin, marque avec son retour l’entrée du film dans la tension, sans pourtant que l’on bascule vraiment dans un thriller. Il y aurait eu la matière pour, mais les choix artistiques d’Ève Deboise tendent plutôt du côté de la chronique rurale réaliste mâtinée du conte. Le film joue des symboles, la pleine lune reflétant l’arrondi du visage de Lucie, les pommes souvent présentes à l’écran faisant office de rappel du fruit défendu en accord avec le titre. Ce paradis perdu, c’est cette exploitation telle qu’elle aurait pu être si la famille était resté soudée, comme le mentionne la mère dans une réplique sur la décoration qu’elle aurait faite de la maison, c’est aussi l’enfance de Lucie qui lui échappe, d’autant plus clairement lorsqu’elle la voit vivante dans la petite qu’elle garde une après-midi. Mais le ver est dans le fruit, et à l’instar de sa mère, la jeune fille éprouve le désir de connaître d’autres hommes que son père.

En jouant beaucoup de son atmosphère silencieuse, plus habillée des sons de la campagne que de dialogue parcimonieux, d’une ambiance de fin du monde qui plane et se rapproche au fil des catastrophes (l’accrochage routier, l’inondation du potager et d’autres qu’on se gardera de spoiler), la cinéaste joue habilement sur le point de vue face à la situation. Celui du père, perdu face à tout ce qui semble voué à lui échapper, qui s’accorde avec l’idée de la perte. Celui de Lucie, qui semble le plus souvent résignée au rôle qu’on lui a assigné, enfermée d’une manière plus subtile que sa mère. Celui de la mère finalement, qu’elle parvient à transmettre et qui constitue une forme d’éclatement du cadre, de libération.

À travers l’histoire de cette famille dysfonctionnelle, c’est finalement un propos assez féministe qui se dégage, et fait du film un drôle de récit d’apprentissage et d’émancipation.

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