« La jeune fille et l’araignée », dans la toile infinie de l’amour

Lisa quitte son appartement en colocation pour s’installer seule. Ses parents, des voisin(e)s et ami(e)s, mais aussi son ancienne colocataire Mara, l’aident dans son déménagement…

Movie Challenge 2022 : un film dont un personnage déménage

Après un premier long-métrage qui avait été remarqué en festival, les deux frères suisses Ramon et Silvan Zürcher ont pris le temps de préparer leur nouveau film, en choisissant de le financer et de le tourner dans leur pays.

Œuvre délicate et mystérieuse à l’instar de son titre, La jeune fille et l’araignée prend le temps d’installer cette thématique, de présenter ses personnages, de faire germer dans l’esprit des spectateurs/trices les possibilités de relations entre eux. Découpé en journées rythmées par le marteau-piqueur qui attaque le bitume devant l’immeuble où Lisa emménage, le film fonctionne comme une boucle, dont les faits se répètent en se décalant peu à peu. Jour après jour, c’est toujours le même sujet qui occupe tout le monde : le départ de Lisa de sa colocation avec Mara et son installation dans un nouvel immeuble avec de nouveaux/elles voisin(e)s. Les lieux, les trajets, ne sont pas clairement définis, toutes les pièces se ressemblent, semblent inondées de la même lumière blanche, séparées par les mêmes portes à demi vitrées. De sorte qu’on ne sait jamais très bien où l’on se trouve, si l’on est dans l’ancien ou dans le nouvel appartement, si les voisin(e)s sont ceux/celles de Mara ou les futur(e)s voisin(e)s de Lisa. Il faut du temps pour trouver ses marques, à mesure que les personnages les perdent.

L’araignée du titre, avec laquelle Mara joue sans crainte à chaque fois qu’elle la recroise dans un recoin, qu’elle la récupère dans les cheveux de Lisa ou à tout autre endroit improbable, finit par être évoquée comme un souvenir d’enfance, celui d’une présence familière jamais perçue comme hostile et que la petite fille refusait de voir arrachée à son quotidien. L’araignée, quelque part, c’est Lisa dont elle semble ne pas accepter totalement le départ. C’est aussi Jan, qu’elle repousse avec des mots très durs quand toute son attitude dit le contraire. L’araignée, c’est le symbole de ce qui se cache dans les recoins, mais qui tisse une toile solide dont il est difficile de se défaire. Ce sont les liens ténus et inavoués, dont l’arrachement crée une souffrance que Mara préfère diluer dans une attitude à demi détachée et à demi ironique. Henriette Confurius apporte à ce personnage ce qu’il faut de retenue, de réserve, mais aussi d’une forme de cruauté comme une protection. Elle aussi a quelque chose d’animal, de ces espèces gracieuses et colorées, dont le charme piquant est la meilleure protection contre les prédateurs.

On ne peut pas dire qu’il se passe grand-chose dans ce film, qui est tout d’atmosphère, de non-dits, d’une tension parfois érotique et toujours contenue. Il y a des touches de légèreté, ces plumes avec lesquelles les enfants s’amusent, de petits moments d’intimité dans le souvenir de la complicité évanouie. Mais il y a aussi cet agacement qu’on contient de moins en moins, ce chien auquel on ne cesse de dire de se taire, ces objets cassés chez les voisin(e)s de façon récurrente, ces blessures microscopiques sur le corps de Mara, indices extérieur d’une souffrance intérieure dissimulée. Et puis la poésie de ce qui lui traverse l’esprit, ou des histoires racontées : entre deux cartons apportés ou deux meubles à monter, s’invite dans ce déménagement une autre rêverie que celle des amours (im)possibles. L’histoire de la vieille voisine du dessus et de son attachement pour le chat de ceux du dessous, et surtout ce piano, encombrant souvenir, auquel est associée l’image d’une lointaine ancienne propriétaire, dont la mélancolie infuse le film par le biais du morceau « Gramophone » d’Eugen Doga. La bande-son est lancinante, tournant autour de ce thème et de celui de « Voyage voyage ». Tantôt fredonnées, tantôt remixées, ces deux sonorités se mêlant pour transcrire l’état d’esprit de Mara, entre la nostalgie de cette colocation qui s’éteint, le désir de fuir elle aussi cet environnement, des émotions désagréables comme une rengaine qu’on ne parvient pas à se sortir de la tête. Et pourtant malgré tout, quelque chose de doux plane, comme une volonté de ne pas mal terminer les choses, de faire avec, de ne pas réellement causer de scandale. Chacun ou chacune est prêt(e) à renoncer à ses désirs pour faire au mieux, pour ne pas faire de vagues. Comme les corps ou les verres que Mara perce de crayons de couleur, le film est poreux : il s’en échappe une drôle de sensation qui nous enveloppe et nous colle, et à l’inverse, il garde l’espace pour accueillir nos interprétations.

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