« La colline où rugissent les lionnes » : you’re gonna hear them roar

Qe, Li et Jeta sont trois amies qui vivent dans un village du Kosovo. Elles espèrent être admises à l’université en ville pour quitter le quotidien fait d’ennui et de précarité, et de conversations sur la colline… 

À peine âgée de 20 ans, l’actrice Luàna Bajrami s’est lancée dans la réalisation d’un premier long-métrage. Un pari ambitieux pour son jeune âge, mais qui s’appuie sur une matière singulière, celle des souvenirs de sa propre enfance, dans un village du Kosovo. C’est à Pleshina, là où elle a passé ses jeunes années et où elle a laissé une partie de sa famille, que la cinéaste installe ses caméras pour donner à voir la réalité quotidienne d’une jeunesse en manque de perspectives d’avenir.

Pour incarner ses aspirations contraintes, elle crée un trio féminin, faisant mentir la sagesse populaire selon laquelle les amitiés en nombre impair sont moins fiables et stables. Qe, Li et Jeta sont soudées au point d’être inséparables, se faufilant hors de leur domicile tôt le matin ou tard le soir pour se réunir dans l’un de leurs lieux fétiches : une maison en construction jamais achevée, une piscine vide, et surtout la fameuse colline du titre. Ce promontoire d’où on peut observer le village est le refuge naturel des adolescentes, qui viennent y prendre le soleil mais aussi leurs décisions les plus importantes. D’emblée, lors d’une séance photo improvisée, vient l’idée de rugir ensemble en ces lieux : les lionnes de la colline sont nées.

Dans sa première partie, le film s’appuie justement sur des plans larges, comme pour laisser aux spectateurs/trices le temps d’apprivoiser ces paysages bucoliques en lumière naturelle, mais également par contraste les ruelles désertées du village et les intérieurs mornes. Peu à peu, les filles sont gagnées par l’agitation, et après les résultats de l’examen d’entrée à l’université, elles se rebellent contre le sort et s’engagent dans une nouvelle voie, dans laquelle les lionnes de la colline devient le nom de la bande. Cette deuxième partie, qui voit l’arrivée dans le groupe d’un jeune homme, bouscule le rythme en jouant de la caméra épaule, mais aussi des gros plans, captant non plus les silhouettes au sein d’un paysage mais des parties signifiantes des corps : une main qui frôle ou se referme, un regard concentré ou perdu, une bouche qui sourit ou qui parle. Les trois comédiennes se prêtent corps et âme à ces personnages et leur donnent une réalité parallèle et crédible. Elles ont en commun leur rêve d’une grande vie, faite d’indépendance, d’argent, de liberté. Leurs situations familiales sont pourtant différentes, l’une poussée par ses parents à reprendre le salon de coiffure familial comme si nulle autre option n’était possible, la deuxième sentant peser sur elle l’espoir de sa famille d’une accession à un meilleur statut social et économique, la dernière n’ayant plus pour toute famille qu’un oncle incestueux qu’elle cherche à toute force à fuir.

Luàna Bajrami elle-même fait une apparition dans le film, dans un rôle proche de ce qu’elle dit avoir vécu en se comparant à sa cousine : par sa nationalité française, elle ne pouvait être totalement dans la même situation que les kosovares, considérée comme une privilégiée par son échappatoire du village. Ici, la fascination de son personnage solitaire pour la force du lien entre les trois filles apparaît à celles-ci comme déplacée, car ce qu’elle leur envie est bien la seule chose qu’elle possède en réalité. Contrairement aux biens matériels, qui passent de main en main et ne peuvent changer que pour un temps le cours des choses, ce qui reste, dans le meilleur comme pour le pire, c’est ce pacte informulé plus fort encore que des liens de mariage. Longues crinières et rêves au vent, les lionnes sont déchaînées, et peut-on leur reprocher d’avoir aspiré à autre chose qu’une existence étriquée ?

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