1 mois, 1 plume, 1 œuvre : Tendres Passions (avril 1984), par Boris Bastide

La plume

Présente-t-on encore Boris Bastide ? Éditeur chez le Magazine du Monde, où il publie parfois quelques papiers, passé par GQ, Slate et 20 Minutes, ce passionné de tous les arts et Twitteur assidu partage avec une ferveur sans cesse renouvelée des extraits de ses lectures, les paroles des chansons qui lui trottent dans la tête, et bien sûr ses coups de cœur ciné. Il a accepté pour nous de se livrer sur un de ses films préférés.

L’œuvre

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Pourquoi certains films nous bouleversent-ils ? Qu’est-ce qu’ils atteignent de si profonds en nous ? De visionnage en visionnage, je mesure ce qui me touche tant dans Tendres passions de James L. Brooks, sorti en avril 1984, que je considère comme un des chefs-d’œuvres du cinéma américain des années 1980. L’humour singulier du film, son intelligence dans l’écriture de ses personnages, sa profonde humanité, la place si forte qu’il accorde au langage et au partage, son casting parfait et son étrange trajectoire. Comme une flèche qui vient se loger en plein cœur.

Le film aux cinq Oscars s’ouvre dans le noir par une naissance, l’angoisse d’une mère, excessive pour son bébé, tournée en dérision pour s’achever, bien des années plus tard, dans les larmes. Un mouvement marqué du sceau d’une cruelle ironie. Entre les deux, le film capte par petites touches tout ce que dessinent nos existences : amour, deuil, amitié, ruptures, joie, désir, maladie, maternité, honte, déception, réconciliation… Passant de la comédie au mélodrame, Tendres Passions fait de la vie le sujet même et la matière de son récit.

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Le cœur battant du premier film de James L. Brooks, librement adapté d’un roman de Larry McMurtry, c’est cette relation complexe qui unit une mère et son enfant. Après la mort de son mari, Aurora (Shirley MacLaine) vit à Houston entourée de quelques prétendants à qui elle se refuse, comme prisonnière des manières et des normes de son milieu. Elle fait preuve d’une haute exigence pour elle-même, comme pour les autres. Sa fille, Emma (Debra Winger, exceptionnelle), se marie très jeune contre l’avis d’Aurora pour se retrouver mère au foyer à Des Moines dans l’Iowa. Elle mène son existence avec beaucoup de spontanéité et de liberté, accueillant tout ce qui lui arrive sans préjugés.

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Autour de ce duo viennent se greffer un mari prof de fac un peu falot génialement prénommé Flap (Jeff Daniels), un voisin astronaute fêtard à l’aura prestigieuse (Jack Nicholson), un amant, une maîtresse, trois enfants, Patsy, l’amie de toujours, Rosie, la fidèle gouvernante. Autant de personnages qui donnent au film toutes les nuances d’un large éventail de liens et d’expériences, agrandissant son horizon et son propos.

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Les deux caractères opposés d’Emma et Aurora sont la source de frictions qui lancent la narration, mais ils dessinent surtout deux manières d’habiter le monde que Tendres passions va s’efforcer de faire communiquer et de déplacer dans un subtil jeu d’échos et d’inversion installé dès le début quand c’est la fille qui console sa mère et l’accueille dans son lit. Si Emma est toujours en mouvement, suivant les chemins que dessinent les autres pour elle du Nebraska à New York, elle reste comme fidèle de bout en bout à une forme de stabilité de caractère pleine de légèreté, de causticité et de simplicité. Aurora, à l’inverse, est celle dont le centre névralgique est arrimé à sa maison texane mais qui connaît les plus profonds bouleversements intérieurs.

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Il y a quelque chose de poignant dans ce personnage de mère qui la cinquantaine passée découvre d’un coup la puissance de l’altérité, de la sexualité, s’adoucit, s’humanise, se confronte à tout ce qu’il y a de fort et de fragile en elle. Dans un même mouvement, elle traverse un éblouissement adolescent et l’acceptation progressive du temps qui passe. Et il y a quelque chose de tout aussi émouvant dans la figure de cette fille qui prend à bras-le-corps tous les aléas de son existence, va chercher dans les marges des espaces de consolation, semble constamment à la fois se retrouver et se perdre, se résigner et sortir forte de cette fidélité à cette famille qu’elle s’est vouée à construire.

Si Tendres passions est un si grand film, c’est qu’il dessine une ligne singulière et nuancée sur l’amour. James L. Brooks nous montre à quel point il est compliqué de bien s’aimer, à quel point on se blesse, à quel point se montrer vulnérable est un risque autant qu’une chance mais son propos dépasse et déplace ce constat. Si dans le film ce que les personnages imaginent de pire finit toujours pas se produire, la route qui y conduit a quelque chose de doux. Comme si ce que partageait chacun avec les autres donnait du sens aux épreuves. Comme si cette complicité peu à peu retrouvée entre la mère et la fille créait un espace suffisamment beau pour que les douleurs puissent venir s’y apaiser un peu tout en révélant leur cruauté. Le film se construit lui-même comme ce lieu où tout ce que porte chacun d’heureux et de douloureux est accueilli avec le même regard bienveillant tant qu’il trouve à s’exprimer.

Tendres passions nous dit que dans ces liens d’amours abîmés ce qui compte c’est ce qu’il y reste d’amour jusque dans une scène déchirante dans une chambre d’hôpital qui ne manque jamais de me faire pleurer. Le film est le plus bel éloge qui soit d’une notion injustement galvaudée : l’attachement.

Boris Bastide

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