« 19h59 » : facho moins une

Philippe Rex, directeur d’une chaîne d’infos orientée extrême-droite, est kidnappé entre les deux tours de l’élection présidentielle. Son ravisseur, un survivaliste, réclame en échange de sa libération de participer au débat entre les candidat(e)s…

On avait pu voir au cinéma son documentaire coup de poing Un pays qui se tient sage, développant largement et avec moult intervenant(e)s la question des violences policières pendant la crise des gilets jaunes. David Dufresne revient, toujours en fin observateur de la société française contemporaine et de ses pires dérives, mais cette fois-ci il a troqué la caméra contre la plume.

Ce pamphlet acide contre une société phagocytée par des médias avides de grand spectacle et de buzz à tout prix, parties prenantes en coulisses dans les tractations politiciennes, prend à mesure que l’on tourne les pages des allures de récit horrifique. On ne saurait pas vraiment dans quelle catégorie classer ce livre, qui emprunte de nombreux éléments à la situation réelle, par exemple le moment de l’élection présidentielle, mais aussi une partie des personnalités présentes au fil des pages, à l’instar d’Emmanuel Macron ou de la famille Le Pen. Pour autant, il s’agit bien d’une fiction, presque une dystopie, car à notre monde bien connu se rajoutent des personnages fictifs qui viennent le rendre encore plus angoissant : un kidnappeur survivaliste prêt à tout pour faire entendre sa voix et son discours de haine au plus grand nombre, une nouvelle candidate censée lifter l’image de l’extrême-droite, et traînant comme casserole médiatique un tournage de porno amateur, une communicante au bras long, dans les petits papiers du tout Paris, qui fait la pluie et le beau temps sur l’ensemble des titres de presse.

Prenant comme un thriller, pertinent comme un essai, ce 19h59, c’est une expérience de pensée, une étude de cas qui nous met face à ce qui pourrait arriver. Oui, certains noms ont été changés, certains détails diffèrent, mais sous les masques, nous reconnaissons le danger qui nous pend au nez. Et pour expliquer comment il risque de nous arriver sur le coin de la figure, l’auteur n’a pas son pareil. Avec ce récit, sorte de miroir du film de Diastème, Le monde d’hier, David Dufresne nous présente un monde de demain terrifiant, et d’autant plus terrifiant qu’il est presque déjà celui d’aujourd’hui. À ce stade, il faudrait presque en distribuer des exemplaires dans la rue, l’envoyer aux gens avec les programmes électoraux, ou plus sûrement en même temps qu’ils achèteraient un téléviseur pour les prévenir des dangers de l’ingérence médiatique dans le jeu politique. Car avant tout, elle est là, la cible de Dufresne, épingler par la devise de la fausse chaîne Rex News, reprise par la candidate d’extrême-droite : la révolution c’est l’information. Une information biaisée, partielle et partiale, boursouflée par les ego de ceux et celles qui la diffuse. Une information non plus perçue comme des faits objectifs qu’il s’agirait de transmettre pour permettre à tout un chacun de mieux connaître le réel, mais comme des opinions à pousser dans un enrobage marketing pour séduire, inquiéter, manipuler l’opinion. Comment ne pas penser au mea culpa récent de Laure Adler avec ce livre entre les mains ?

Quelle que soit l’issue politique qui nous attend, que Dufresne ait ou non mis les choses au pire, son livre reste une des visions culturelles les plus précises de la singularité de notre époque, et probablement l’un des grands livres de l’année.

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