« L’étreinte » ou l’injonction au désir

Après le décès de son mari, Margaux décide de s’installer dans la maison de sa sœur et de reprendre des études. À la fac d’allemand, elle rencontre un groupe de jeunes étudiants qui la pousse à sortir et faire des rencontres…

Pour son premier long-métrage, Ludovic Bergery a voulu se glisser dans la peau d’une femme, considérant que la souffrance dans le deuil serait mieux exprimée ainsi. Un postulat qui peut paraître étonnant, d’autant plus que les circonstances de la mort de l’époux sont très peu développées dans le film, qui choisit sciemment de commencer six mois après la perte, au moment où la veuve décide de prendre un nouveau départ. Du mari disparu, on apercevra à peine une vieille photo, quelques effets entassés dans des cartons dont on ne sait pas très bien ce qui était à lui ou ce qui était à elle ; il ne sera jamais présent ni dans des flashbacks ni comme une ombre ni même vraiment dans une conversation.

Dès lors, peut-on vraiment parler d’un film de deuil au sujet de L’Étreinte ? Certes, Margaux (Emmanuelle Béart) paraît atteinte d’une sorte de lourdeur, comme si le chagrin l’empesait, lui interdisait une certaine légèreté qui paraît au contraire guider les personnages plus jeunes qui l’entourent désormais. Mais cette différence pourrait aussi bien être lié à l’âge et à un mode de vie qui l’a éloignée de la frivolité de ses compagnons. On voit bien, à lire les propos du cinéaste, et à observer la construction circulaire du long-métrage, d’un train à un autre, qu’il a pourtant voulu concevoir le film comme un chemin de deuil vers une nouvelle vie, la possibilité d’être à nouveau présente aux opportunités, personnelles ou professionnelles. Un chemin de reconstruction donc, qui procéderait par étapes pour amener Margaux vers un mieux-être.

Pourtant, à l’écran, c’est bien autre chose qui se déroule sous nos yeux, peut-être d’une façon même inconsciente pour le réalisateur. La Margaux du début, comme celle de la fin, sait dans quoi elle se lance. Un changement de cap, comme un nouveau départ, qui a été réfléchi, pensé, et correspond à ses besoins à ce moment précis. Entre les deux, le flou et la descente paraissent beaucoup moins dus au deuil déjà ancien de quelques mois qu’à l’influence largement néfaste de la société sur cette femme seule. Les mésaventures de Margaux, qui semble aller de mal en pis, sont essentiellement liées à ses rencontres avec les hommes, dans une perspective sentimentale ou sexuelle. Des rencontres qu’elle n’a pas forcément pleinement choisi et désiré, mais vers lesquelles elle est entraînée par le regard de son nouvel entourage, et en particulier par les préceptes du personnage incarné par Vincent Dedienne. Si le confident peut avoir quelque chose de sympathique, et semble animé des meilleures intentions en poussant sa nouvelle amie à sortir et à vivre pleinement, il ne paraît pas se rendre compte que sa vision d’une existence épanouie (on comprend en quelques plans et quelques répliques que son quotidien est fait de rencontres sans lendemain), n’est pas forcément ce qui convient à tous et toutes. Ce qui nuit à Margaux, c’est l’injonction à mener forcément une vie sexuelle partagée, une vie sociale incluant l’intimité comme une forme d’échange léger et nécessaire. La scène de la piscine exagère l’aspect animal et libidineux de la jeunesse, comme si la fusion des corps était une modalité de relation aussi nécessaire que banale, un impératif auquel elle devrait se plier pour faire partie du groupe, elle qui se trouve dans chaque plan à l’écart en tant que femme plus âgée et célibataire.

Malgré quelques jolis plans dû au tournage en pellicule, cette Étreinte a quelque chose de flou et de foutraque, difficile à suivre et donnant peu pour s’accrocher, avec des dialogues aux multiples voix qui se superposent, empêchant de vraiment entendre ce qui se dit, une caméra épaule nauséeuse par instant, une volonté de faire graphique et sensuel qui devient illisible et empêche le surgissement des émotions. Ludovic Bergery voulait montrer le réveil d’une femme, sa réappropriation de son corps, son chemin de guérison en reprenant vie, c’est-à-dire vie sexuelle. Ce que son film donne à voir, c’est le danger de l’injonction au désir, la pression mise sur les femmes pour à tout âge se comporter comme des jeunes filles en fleurs que seules les mains d’un homme pourraient combler et aider à trouver leur place, l’Ophélie qui sommeille en chacune à défaut de l’avoir trouvée. C’est un film qui dit presque le contraire de ce qu’il voudrait dire, qui n’a pas conscience de lui-même des biais qu’il révèle. Est-ce un échec ou une réussite ?

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