« L’Amour en fuite », méta narcissique

Antoine et Christine divorcent. Alors qu’il s’est disputé avec sa nouvelle compagne, Sabine, Antoine recroise par hasard Colette, devenue avocate…

Movie Challenge 2022 : un film dont le titre est issu d’une chanson 

On pensait peut-être qu’on allait quitter Antoine Doinel plus ou moins heureux en ménage, en tout cas installé dans une relation approuvée par les mœurs et le voisinage à la fin de Domicile conjugal. Pardonné de son adultère, peut-être enfin prêt à aimer Christine pour de bon ? Ou alors, on pouvait se dire que cette première incartade engageait une série de coups de canif dans le contrat de mariage et ne pouvait aboutir qu’à ce qui ouvre le dernier volet de la série Doinel : un divorce.

Après beaucoup de dévouement et d’abnégation, Christine a fini par décider de quitter Antoine, et tous deux se retrouvent sous le feu des projecteurs en tant que premier couple de la ville à divorcer par consentement mutuel. Lui a déjà la tête ailleurs, engagé dans une nouvelle relation avec la jolie Sabine (Dorothée), marchande de disques comme il le fut lui-même en son jeune temps. On ne peut pas dire que son expérience de la conjugalité lui ait vraiment appris à s’investir auprès d’une femme, puisque le sujet de conflit avec sa nouvelle compagne est qu’elle lui reproche de ne pas lui accorder plus de place dans sa vie, par exemple en refusant qu’elle rencontre Alphonse, le fils qu’il a eu avec Christine.

Il faut dire qu’Antoine a toujours l’air de ne pas vraiment savoir ce qu’il veut, toujours en partie nostalgique de ses débuts avec Christine, et tout à fait prêt à se voir tourner la tête par une autre revenante. En effet, sur les marches du Palais de justice, on a la surprise d’apercevoir Colette (Marie-France Pisier) qu’il a inutilement courtisée durant tout un court-métrage. Dans cette façon de faire se recroiser les personnages de tous les volets précédents, et jusqu’à l’ancien amant de la mère Doinel, Truffaut fait de L’Amour en fuite une sorte d’œuvre fan service avant l’heure. Au-delà de la réapparition de Colette, il prend prétexte du moindre instant où les personnages voient leur esprit vagabonder vers des souvenirs pour nous ressortir à l’écran toutes les scènes les plus marquantes des films précédents. Au moins un tiers du long-métrage est en fait constitué d’extraits des 400 coups, d’Antoine et Colette, de Baisers volés et de Domicile conjugal. Au début, on peut trouver cela passable, comme une façon de rappeler ce qu’on aurait pu avoir oublié des épisodes précédents, mais petit à petit, le procédé devient insupportable, à la fois parce qu’il interrompt la narration en cours, la rendant presque superfétatoire, et parce qu’il témoigne d’un horripilant narcissisme. Et en cela le film est clairement méta : si Truffaut s’est toujours plus ou moins projeté en Doinel, et s’il est suffisamment égocentrique pour se faire le plaisir de recaser ses scènes préférées de ses propres films précédents, alors il n’est pas étonnant de constater qu’Antoine a plutôt mal vieilli. En effet, alors qu’il a eu l’opportunité d’exercer de multiples métiers, et de rencontrer des femmes qui ont toutes su évoluer, apprendre de leurs erreurs, surmonter des épreuves, lui-même est resté l’enfant menteur, dépourvu de valeurs, capable de dire et faire n’importe quoi pour son propre profit. Et ici, il ne s’agit pas d’un profit pécuniaire mais plutôt de séduire, quitte à promettre monts et merveilles, alors qu’on peut déjà prévoir que cette relation en cours finira comme les précédentes, lorsqu’une nouvelle arrivante lui aura tapé dans l’œil.

Agaçant dans les grandes largeurs, et décevant comme conclusion de la série, L’Amour en fuite a pourtant quelques belles qualités qui rendent ses défauts d’autant plus dommageables. Parmi celles-ci, la chanson de Souchon composée pour le film et qui lui donne son titre, qui permet une jolie scène de conclusion. Mais aussi les aspirations d’écrivain d’Antoine, qui offrent une scène assez moderne lorsqu’il se retrouve projeté dans le récit qu’il est en train de raconter à Colette. Mais finalement, ce qui marque le plus dans ce film, et rétrospectivement probablement dans toute la série, c’est à quel point les personnages féminins sont supérieurs et plus intéressants que le protagoniste. Le parcours de Colette en particulier, bien mené avec ses révélations finales, en fait une femme forte et courageuse, qui garde sa capacité à s’investir émotionnellement et professionnellement après un drame terrible. Sa vie, commencée plus sereinement que celle d’Antoine, est en fait bien plus douloureuse, et fait d’elle un personnage qu’on aurait aimé suivre davantage. On se prend à rêver de ce qu’aurait pu être cette histoire, racontée de son point de vue, ou de celui de Christine, ou même de celui de Sabine, ou des trois en alternance. Désormais confiant, débarrassé du charme que pouvait lui donner sa maladresse, Doinel n’est plus qu’un avatar du type imbu de lui-même qui gâche la vie des femmes qui l’entourent.

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