« Toute une nuit sans savoir » ce que deviendra la jeunesse indienne

Dans une chambre universitaire, on retrouve un paquet de lettres signées de la lettre L. Elles sont adressées à un jeune homme, séparé de sa compagne par sa famille qui désapprouvait la relation…

Pour son premier long-métrage documentaire, la cinéaste indienne Payal Kapadia a fait forte impression en remportant L’œil d’or du documentaire à la Quinzaine des Réalisateurs de cannes 2021. Pourtant, ce film semble presque né du hasard, d’éléments disparates créés sans plan, sans objectif. La cinéaste et Ranabir Das, à l’image, ont commencé à filmer en 2017 des scènes de leur vie quotidienne et de celle de leurs amis, étudiant(e)s à l’institut indien du cinéma et de la télévision. Ces scènes, le plus souvent festives, contribuent à donner au film l’élan de la jeunesse, une certaine impression d’insouciance, qui contraste d’autant plus nettement avec le texte dit en voix off et les images violentes qui s’incrustent peu à peu dans le long-métrage dans sa deuxième moitié.

Au départ, les explications écrites et la voix off qui lit les lettres (fictives, rédigées par la cinéaste et son coscénariste Himanshu Prajapati) peuvent donner l’impression qu’il s’agit d’une fiction, d’une histoire de romance contrariée. En réalité, l’intrigue amoureuse n’est qu’une des façons de transcrire les problématiques sociales et politiques auxquelles se heurte la jeune génération indienne. Selon un schéma malheureusement classique, la romance est empêchée, comme on le comprend rapidement, par la famille du jeune homme qui n’accepte pas cette union avec une jeune fille d’une autre caste. C’est l’introduction d’une thématique ancienne en Inde, mais malheureusement toujours existante, qui ressurgit à travers la question de l’accès à l’université et des discriminations en général envers les personnes considérées comme de caste inférieure ou d’une religion autre que l’hindouisme dominant du pouvoir.

La confrontation du récit épistolaire et des images d’archives produit une tension permanente entre l’intime et le collectif, accréditant l’idée que tout est politique. Aux images tournées spécifiquement par la réalisatrice s’ajoutent des bribes visuelles fournies par son entourage au moment de la décision d’en faire un film, mais aussi des vidéos devenues virales sur Internet, en particulier toute la séquence prise par une caméra de surveillance ainsi que des formats type réseaux sociaux documentant des violences commises par les forces de l’ordre sur des étudiant(e)s manifestant pour leurs droits. Le plus souvent dans un noir et blanc granuleux, parfois avec des touches de couleurs tirant sur le jaune et le rouge, le long-métrage assume une esthétique fragmentée du souvenir. Cette mosaïque d’images d’un passé très récent constitue une forme de souvenirs communs d’une génération dont les quelques témoignages transcrivaient l’espoir d’étudier, en particulier le cinéma, pour changer leur vie mais aussi pouvoir transmettre un message d’émancipation, un espoir réprimé dans la violence. Cependant, le film n’est-il pas la preuve de l’échec au moins partiel de cette répression ? Ce qu’il dit par ses images et son texte, c’est la mainmise du pouvoir et des traditions patriarcales sur les envies de liberté et d’expression des jeunes. Ce qu’il dit par son existence même, par sa forme originale et son hybridation entre fiction et documentaire, c’est l’accomplissement de cette liberté d’expression de sa réalisatrice. Combien de voix silenciées pour une parvenue à s’exprimer et à porter à l’international ? En cela le film fait frémir, mais son existence est une pointe d’espérance.

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