Un vent de « Libertad » sur l’Espagne

Comme tous les étés, Nora profite avec sa famille de la maison de sa grand-mère sur la Costa Brava. Mais cette année, la domestique Rosana qui s’occupe de la vieille femme atteinte d’Alzheimer est rejointe par sa fille, Libertad, 15 ans, fraîchement arrivée de Colombie…

Avec son premier long-métrage en tant que réalisatrice, la jeune scénariste Clara Roquet poursuit l’exploration des rapports de classes en Espagne initiée dans ses courts-métrages. En se plaçant à hauteur d’adolescente, elle permet une plongée progressive dans son sujet et une évolution dans le regard porté sur les relations entre les personnages.

Pourtant, il n’est pas vrai et que nous soyons en permanence aux côtés de Nora ou de Libertad, même si leurs points de vue occupent une grande partie du film. Au commencement, il y a ces rideaux qui flottent devant la fenêtre ouverte sur le balcon, ces rideaux que Libertad écartera presque à la fin pour contempler la fête à laquelle elle ne participe pas. Derrière les rideaux, c’est la place qu’occupe également sa mère dans la scène d’ouverture dont l’esthétique poétique contraste avec la réalité sociologique qu’elle révèle. Cette femme épuisée par le travail de chaque instant auprès d’une personne âgée qui perd la mémoire, elle n’a qu’une minute pour, échappant comme elle peut aux regards, se laisser aller à quelques larmes quand ses nerfs lâchent. La caméra joue avec la configuration des lieux, les rideaux, les embrasures de portes et les reflets dans les miroirs, tout ce qui permet de s’observer, d’essayer au contraire de se cacher, de tenter de faire sa place dans une famille en train de se déliter.

Le long-métrage constitue une forme de recomposition. Le temps d’un été, tout change : en rencontrant Libertad, une jeune fille habituée à faire ce que bon lui semble, beaucoup plus indépendante et délurée qu’elle, Nora (Maria Morera) grandit, apprend la rébellion, mais aussi à observer différemment les personnes qui l’entourent, avec un esprit plus critique, et cela commence par sa famille. Pendant ce temps, le couple parental se disloque à distance, le père absent est l’objet d’une conversation récurrente tant son travail ne semble plus suffire comme excuse, la mère (Nora Navas) en proie à un étonnant regain de jeunesse est tiraillée entre sa souffrance de voir sa propre mère sur le déclin et son envie de croquer la vie tant qu’il est temps. La grand-mère (Vicky Peña) oscille entre des éclairs de lucidité durant lesquels elle prend conscience de sa maladie, des moments de joie appartenant déjà au passé et un état de confusion qui plonge ses proches dans l’abattement. À chaque génération, cette famille largement féminine est en proie à une forme de désir de liberté. Liberté de faire ses expériences, choisir ses fréquentations, avoir un point de vue sur les choses quitte à juger ses parents pour Nora. Liberté de se défaire des attendus du couple et de la famille pour sa mère. Liberté de fuir sa condition en retrouvant les plaisirs du dehors pour la grand-mère.

Dans son traitement d’une famille féminine qui le temps d’un été caniculaire doit apprendre à se reconstruire, le film de Clara Roquet rappelle une pépite zrgentine de l’année dernière, le très beau et poétique Mamá Mamá Mamá, dont certains plans fixes aux couleurs pastel pourraient presque être tirés (en particulier la pièce vide avec un ballon de baudruche au sol après la fête). Mais le film rappelle aussi Trois étés, l’analyse des rapports de classes au sein de la villa d’une famille brésilienne. Car au-delà des enjeux intimes de chaque personnage, se dessine la question des rapports sociaux qui semble hérités d’un autre temps. Si Libertad incarne par son prénom et sa volonté d’ailleurs une forme de liberté, en tout cas c’est ce qu’elle semble symboliser pour Nora qui n’a de cesse d’essayer de l’empêcher de la quitter, elle est pourtant bien consciente que le rôle de sa mère au sein de la famille la rend beaucoup moins libre a priori que ceux qu’elle sert. On retrouve la même problématique que dans Employé/patron, également en salles cette semaine : lorsqu’une famille aisée veut se donner l’impression d’inclure parmi les siens ceux qu’elle paye pour accomplir ses tâches ingrates, ce n’est qu’une forme de vernis pour se donner bonne conscience d’exploiter son prochain. En mêlant d’aussi près l’intime d’une chronique d’amitié adolescente et le politique des rapports sociaux sur la Costa Brava, Clara Roquet tient l’équilibre et propose un premier long-métrage prometteur.

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