1 mois, 1 plume, 1 œuvre : Phénomènes naturels (mars 2019), par Cécile Peronnet

1 mois, 1 plume, 1 œuvre : le dernier dimanche de chaque mois, un(e) invité(e) vient évoquer une œuvre (livre ou film) sortie ce mois-là… d’une année de son choix.

La plume

Passionnée par son expérience du Goncourt des lycéens, Cécile Peronnet se lance au milieu des années 2010 dans la création d’un blog littéraire, Pamolico, au nom de fleur (« coquelicot » dans un mélange linguistique) aussi vif et délicat que son style. Elle y adjoint bientôt son goût du cinéma et des séries, et partage aussi ses avis sur À voir à lire, avec une spécialité en littérature anglo-saxonne.

L’œuvre

phenomenes-naturels

En mars 2019, paraissait en France Phénomènes naturels, second roman de Jonathan Franzen écrit en 1992. Ce qui frappe dans ce livre qui a trente ans cette année, c’est l’esprit visionnaire de son auteur, son amertume ironique sans concession, son analyse acerbe de la société à travers une caricature dénonçant la caricature que notre monde est devenu. Derrière l’histoire de famille, la sombre affaire d’héritage, se dessinent lentement les réseaux d’une enquête et d’un complot plus larges, entre cupidité et réaction environnementale, drames miniatures et multinationales aux égos surdimensionnés prêtes à broyer la terre et les espoirs d’enfants, l’ombre de manifestants extrémistes et pro-life se projetant sur ce marasme.

Melanie a toujours eu en tête son confort matériel, son apparence et le lit d’argent qui l’attendrait à la mort de son père ; Bob n’a jamais eu autre chose à cœur que les causes sociales et la lutte contre le capitalisme. Leur rencontre puis leur mariage, antérieurs au roman mais discernables sous sa trame, firent jaillir des étincelles, étincelles qui donnèrent naissance à deux héritiers en herbe – Eileen et Louis. À bientôt trente ans, ils sont encore de jeunes adultes, ou plutôt de grands enfants qui n’ont pas dépassé leur passé bercé par l’indifférence égocentrée maternelle et par le flegme marxiste paternel. Depuis, des rencontres ont conforté Eileen dans ce schéma genré tandis que d’autres s’apprêtent à tout remettre en cause pour Louis. Renée, une doctorante solitaire qui pourrait tout avoir d’une mère de substitution tant elle ressemble à ce que Melanie n’a jamais été, bouleverse ses certitudes, sa vision binaire de l’humanité.

Ainsi, si Eileen reproduit le modèle initié par Melanie, n’aspire qu’à se prélasser sur un édredon de belles liasses de billets entre deux cocktails, son aîné, lui, affiche une indifférence toute feinte à l’égard du nouveau pandémonium familial qui ravive toutes les tensions – l’héritage fleurissant aux pieds de Melanie – avant de s’autoriser quelques éclats d’honnêteté.

Jonathan Franzen, satiriste brillant et cynique, crée une sorte d’algorithme qui se devine derrière les mots, un système de valeurs condamnant les femmes à n’être – ou à ne devenir – que d’odieuses silhouettes pulpeuses mais creuses, vénales et superficielles, parfois imitées par les hommes qui, eux, parviennent à se leurrer concernant leur vertu. Dans ce qui apparaît finalement comme si finement construit sous des abords de caricature artificielle, l’auteur dénonce la société de consommation, crée des tentations et des pièges dans lesquels il espère voir tomber ses héros, y compris creux qui pourraient bien être les deux exceptions à ses engrenages capitalistes – Louis et Renee.

Entre malédiction génétique induite, enquête écologique et fresque représentant la société américaine dans toutes ses contradictions et dans toute la laideur qu’elle tâche de camoufler sous ses rêves badigeonnés d’étoiles, Phénomènes naturels est un livre percutant, d’une effarante pertinence, encore – surtout – aujourd’hui.

Cécile Peronnet

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