« Le pont des arts », lamento tragi-comique

Christine s’inquiète pour Pascal, qui refuse de terminer son mémoire. Le compagnon de Sarah est inquiet aussi, car les remarques blessantes du directeur de son orchestre baroque affectent beaucoup la jeune soprano…

 Challenge 12 mois – mars – conseillé par Souffleur de Coffrets

Quel drôle de personnage que le cinéaste franco-américain Eugène Green ! À l’origine spécialiste du théâtre baroque, sur lequel il a écrit des essais, il se met au cinéma mais cette passion reste présente dans ses œuvres. En effet, dans Le pont des arts, le baroque tient une place prépondérante dans ce qui constitue une forme de réflexion sur l’art et sa place dans la vie. Les références culturelles sont nombreuses au fil du long-métrage : André Breton, Heidegger, Giordano Bruno, Michel-Ange, Monteverdi… Tous les personnages principaux font partie d’un même milieu social, bourgeois, studieux, qui centre son existence autour de l’art et de la culture.

On repère cependant plusieurs tendances qui semblent correspondre à différentes générations. Au tournant des années 80, la culture paraît reposer dans les mains d’une génération d’hommes blancs installés qui ont le pouvoir de décréter que telle ou telle personne de la génération suivante pourra faire ou non une belle carrière artistique. Cette génération de décideurs, moins guidés en réalité par un goût de puristes que par leur libido, est incarnée par les personnages de Denis Podalydès et Olivier Gourmet. Caricaturaux à souhait dans leur façon de s’exprimer, du ton employé aux expressions utilisées, tout est fait pour qu’ils soient détestables et pathétiques. Les scènes avec ces personnages, par exemple la démonstration théâtrale d’Olivier Gourmet face à un jeune gigolo, prêtent à rire et confèrent au film une tonalité satirique acerbe envers ces institutions artistiques et culturelles clairement sclérosées et aux mains d’imbéciles arrogants. Le film semble d’ailleurs d’emblée avoir pour but de faire sourire en moquant un certain courant artistique pompeux, maniéré, qui se prend au sérieux. La diction de tous les personnages, exagérément articulée et prononçant absolument toutes les liaisons, y compris les moins naturelles, ôte tout réalisme au long-métrage et en fait un genre de parodie de théâtre filmé.

On pourrait croire qu’Eugène Greene s’est contenté de se moquer des artistes de son époque et de certaines modes de mise en scène et de revisite des œuvres classiques. Pourtant, en dépit de leur façon de parler, les protagonistes jeunes acquièrent peu à peu davantage de profondeur à mesure que leur souffrance devient palpable. Victime de la génération précédente, les vrai(e)s poètes/ses d’aujourd’hui, les vrai(e)s artistes, comme Pascal (Adrien Michaux) ou Sarah (Natacha Régnier), ne peuvent parvenir à trouver leur place ni dans ce milieu, ni dans la société en général. Christine (Camille Carraz) incarne une forme de pragmatisme de l’intellect, qui ne pense qu’à passer des concours, à acquérir des titres et une reconnaissance sociale, et ne s’en cache même pas. Le compagnon de Sarah (Alexis Loret) est le seul à ne pas faire partie de ce milieu, puisqu’il est présenté comme « informaticien normal », et à ce titre ne peut entièrement comprendre les affres de sa compagne. En revanche, Sarah et Pascal sont poussés à bout par le système, mais aussi par leurs propres failles (manque de confiance de l’une, fainéantise de l’autre). Ce qui pouvait n’apparaître que comme un exercice de style très second degré, devient peu à peu une histoire romantique et tragique portée par le lamento de Monteverdi enregistré par Vincent Dumestre. La musique adoucit les mœurs et rapproche les cœurs de celles et ceux qui la comprennent. A contrario d’un art prétentieux et poseur largement critiqué par le long-métrage, la sincérité de l’expression de Sarah peut véritablement toucher. Objet hybride très inattendu, aussi insupportablement agaçant que relativement fascinant, ce Pont des arts semble en permanence hésiter entre premier et second degré, entre livrer une histoire de rencontre sincèrement orientée par les arts ou proposer une parodie très à charge.

 

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