« Maternité éternelle »/« La Princesse errante » : destins féminins

L’une rêve d’être poétesse, l’autre peintre. Mais leurs mariages constituent des obstacles à la réalisation de leurs aspirations, et des coups du destin viennent bouleverser leurs vies…

Saluons la rétrospective de Carlotta et des cinémas mk2 (entre autres) qui ont permis de faire rejaillir le talent de Kinuyo Tanaka. La célèbre actrice japonaise à la carrière exceptionnellement riche, est aussi la deuxième Japonaise de l’histoire à passer derrière la caméra, et la seule femme cinéaste de l’âge d’or du cinéma japonais. Envers et contre tout, et en particulier le cinéaste Kenji Mizoguchi qui refusait de lui signer des lettres de recommandation malgré leur longue collaboration, elle a emprunté le chemin de la réalisation dans une perspective féministe, mettant en parallèle son évolution de carrière et l’entrée de femmes au parlement de son pays.

L’ensemble de son œuvre s’articule autour des destins féminins, parmi lesquels on peut dégager deux lignées, l’une plus individuelle (ici illustrée par Maternité éternelle), l’autre inscrite dans des fresques historiques (La Princesse errante et Mademoiselle Ogin). À l’orée des années soixante, la mutation s’opère, du noir et blanc à la couleur, de l’intime au spectaculaire.

Avec Maternité éternelle, l’inspiration est certes déjà une réalité historique, puisque le scénario de Sumie Tanaka s’inspire de la vie et de la mort de la poétesse Fumiko Nakajo, spécialisée dans le tanka (forme de poème court). Mais le traitement du sujet est tout entier tourné vers l’intériorité de son personnage, Yumeji Tsukioka offrant son regard rêveur à une caméra toujours prête à saisir les fluctuations émotionnelles de la jeune femme. Le récit marie à merveille les éléments les plus quotidiens et pragmatiques de la vie courante d’une femme au foyer (les scènes dans la maison avec les enfants rappellent aux spectateurs/trices contemporain(e)s une vie rustique et simple aussi présente dans l’univers de Miyazaki), et la vie créative de l’artiste, qui puise dans la singularité de son intellect et de ses aspirations la matière de ses poèmes. Insatisfaite d’un quotidien auprès d’un mari qui la trompe et ne manifeste aucune espèce d’intérêt pour sa spiritualité, elle recherche une communauté d’esprits dans son groupe de poésie, et pense trouver une forme d’alter ego dans son ami de longue date M. Hori (Masayuki Mori). Mais les relations centrales ne sont pas seulement entre hommes et femmes. La poétesse est aussi une fille, une mère et une amie, et si elle offre des preuves d’amour à son entourage essentiellement à travers ses textes, elle n’en est pas moins complexe dans ses relations quotidiennes, en témoigne la scène du bain avec un magnifique travail de cadrage sur le caché et le dévoilé, ainsi que l’adjectif « capricieuse » qu’elle s’applique à elle-même de façon récurrente dans les dialogues. Fumiko est en réalité moins capricieuse que tourmentée, par sa vie domestique insatisfaisante d’abord, puis par la maladie et la crainte de la mort, et enfin par un dernier amour inattendu. Avec beaucoup de pudeur et de délicatesse, la caméra capte l’intensité des jeux de regards et la levée des barrières avec Otsuki (Ryoji Hayama), donnant un souffle romanesque et mélodramatique fort à la dernière partie du long-métrage, après la perte de ses seins par la jeune femme. Ce symbole de la maternité et de la féminité qui lui est ôté constitue à la fois le signe d’un retrait attendu des relations sentimentales, d’un repli sur l’intellect créatif et la contemplation, mais aussi paradoxalement une forme de libération des contraintes pesant sur elle en tant que femme, lui donnant l’opportunité de vivre sans entraves ses sentiments.

Après ce magnifique portrait de femme refusant de sacrifier ses ambitions poétiques à la vie domestique, Kinuyo Tanaka donne un exemple inverse avec La Princesse errante. Machiko Kyô incarne une jeune fille d’une bonne famille japonaise, qui dans un univers bourgeois et coloré semble vivre une vie de plaisirs et se destiner à des cours de peinture, sa passion. Mais, choisie sur photo par le frère de l’Empereur de Mandchourie, la voilà arrachée à son cocon familial encourageant pour subir un mariage arrangé.

Cette fois, elle s’en accommode, et débute alors une vie de famille étonnamment équilibrée autour de la petite Eisei, née de cette union. Ce n’est donc pas tant la vie domestique qui s’oopose ici aux ambitions de Ryuko, mais la guerre qui éclate et jette la famille sur les routes. Errante, la jeune femme l’est doublement : arrachée à son Japon originel, elle se trouve contrainte à la déportation à pieds, entraînée par l’armée soviétique dans un déplacement qui semble ne jamais devoir finir. La cinéaste émaille ce douloureux voyage de scènes d’emprisonnement et de confrontation armée saisissante, où la représentation de la violence et de la mort est à la fois très réaliste et jamais dans l’exagération. Il ne s’agit pas de faire du grand spectacle, mais de donner à ressentir l’angoisse de la protagoniste, tiraillée entre deux missions, l’une intime (protéger sa fille), l’autre politique (protéger l’Impératrice). Pourtant les combats impressionnent, de même que les grands plans sur les paysages arides traversés par le convoi des prisonnières. Il y a de l’épique dans cette fresque qui permet à Kinuyo Tanaka de révéler des qualités de cinéaste moins traditionnellement associées au regard féminin. On peut toutefois regretter la rapidité de la fin, qui paraît téléphonée dans son rebondissement autour du destin d’Eisei, mais aussi de son père. L’émotion n’étreint pas comme dans Maternité éternelle, même si le film laisse une impression marquante par ses qualités techniques et esthétiques.

Un commentaire sur “« Maternité éternelle »/« La Princesse errante » : destins féminins

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  1. A reblogué ceci sur Coeur d'encre 595et a ajouté:
    Bien le bonjour bande de gens, j’espère que vous allez bien ^^ Je suis vraiment désolée, j’aurais dû poster tout ça hier mais je suis une vraie tête de linotte : sans programmation d’article, je perds la boule XD Et cette fois-ci, pour une fois, un peu de cinéma et la découverte d’une grande dame de l’écran japonais !

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