« Vous ne désirez que moi » : détruire, dit-elle

Yann Andréa, compagnon de Marguerite Duras, demande à la journaliste Michèle Manceaux, une amie de sa compagne, de venir enregistrer ses confidences dans le but d’en faire un texte…

Lorsque Claire Simon découvre Je voudrais parler de Duras, la retranscription littérale des entretiens de Yann Andréa avec Michèle Manceaux, elle pense d’abord à une adaptation théâtrale, tant le texte se prête peu au cinéma. Elle se lance finalement dans une adaptation pour le grand écran, qui tient en fait assez fortement du théâtre filmé. D’abord, il y a la liste des personnages de l’intrigue, comme au début d’une pièce publiée. Puis la fenêtre ouverte comme un rideau qui se lève. Enfin, l’entrée en scène d’Emmanuelle Devos en Michèle Manceaux (pour peu qu’on connaisse les visages des protagonistes, on remarquera rapidement qu’aucune ressemblance physique n’a été recherchée).

Pourtant on est dans une forme de reconstitution quasi documentaire par ailleurs, filmant les deux longs entretiens de plus de 35 minutes dans des plans-séquences à une seule caméra, qui navigue des visages de l’un à l’autre dans un mouvement de balancier plus ou moins lent et plus ou moins hypnotique ou nauséeux. Claire Simon, seule au cadre, a voulu maîtriser entièrement l’image, une initiative qu’on peut saluer mais qui produit un résultat pas forcément agréable à l’œil et très monotone. On ne peut pas dire que Swann Arlaud et Emmanuelle Devos n’y mettent pas du leur, et d’ailleurs au début l’échange est très intéressant, à la fois dans la dynamique qui se crée entre les protagonistes, avec une relation dominée par la maladresse, les incertitudes (quelles questions poser ? que raconter ? quand interrompre pour relancer ?), et dans ce qui est raconté : la naissance d’une fascination littéraire et le début d’une « traque » de l’autrice par le jeune étudiant (on notera que l’acteur a quand même dix ans de trop pour le rôle) qui sous couvert de ne pas tant désirer la rencontre, va quand même tout faire pour la susciter. Ce qui surprend, c’est que Marguerite Duras élise ce « fan » assidu comme intime et comme amant au long cours.

Mais ce qui rend curieux/se, la dynamique triangulaire entre ces trois personnages qui se connaissent, dont l’une est absente mais convoquée dans des images d’archive, le rapport homme-femme original qui place le jeune homme peu sûr de lui dans un état de soumission (bien qu’il rejette le terme) totale aux commandes de sa maîtresse, devient peu à peu ce qui met de plus en plus mal à l’aise. Il faut s’accrocher pour entendre les détails de cette relation d’une extrême toxicité, qui rappelle Le Redoutable dans sa démonstration des étapes par lesquelles un(e) prédateur/trice broie la vie de son élu(e). Ce qui est présenté comme passion amoureuse, c’est l’emprise totale, la négation de tout ce qui constitue un être, de ses goûts les plus quotidiens (les plats qu’il a envie de manger, les chemises qu’il voudrait porter) à son identité de genre et son orientation sexuelle.

Là où la réalisatrice affirme voir une Duras « fascinée et folle amoureuse » dans un extrait d’archive, on peut au contraire percevoir une forme de mépris pour son « jouet », l’homme-glaise qu’elle voudrait modeler selon son idéal. Lorsque Michèle Manceaux remue le couteau dans la plaie, reprenant à son compte les terribles propos homophobes de l’autrice, d’une violence crasse, et qu’on entend l’homme y souscrire à demi, on se demande où le film veut en venir. Une énième démonstration de la cruauté des créateurs/trices lorsque le succès les rend puissant(e)s ?

La nostalgie de « Capri c’est fini » et le générique de fin énergique, tout comme les délicats dessins pornographiques qui poétisent la crudité des corps, ne suffisent à nous départir ni d’un certain ennui, ni d’un malaise certain. Une chose est sûre : le film donnerait moins envie de lire Duras que de la fuir.

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