« Phantom Thread », le fil d’Alma

 

Le couturier anglais Reynolds Woodcock ne vit que pour son art, créant des robes et des costumes pour le gratin de la société européenne. Hormis sa sœur Cyril, aucune femme n’occupe une place importante dans sa vie, jusqu’à sa rencontre avec Alma, une serveuse originaire d’Europe de l’Est…

Dans la filmographie de Paul Thomas Anderson, Phantom Thread peut à maints égards faire figure de rupture : après une carrière américaine et même californienne, c’est le premier film tourné ailleurs par le cinéaste. Exit Robert Elswit, le réalisateur se fait lui-même directeur de la photographie sur ce projet. Et même le sujet de son film semble une vraie page tournée, puisque le réalisateur n’avait aucun attrait pour la mode jusqu’à ce qu’il s’y intéresse en réponse à une boutade de son compositeur attitré depuis There Will Be Blood, Jonny Greenwood.

Visuellement, le film apparaît comme très différent, essentiellement tourné en intérieur, dans les deux demeures du couturier Reynolds Woodcock, dont l’organisation et la froideur correspondent à son tempérament obsessionnel et scrupuleux, régissant un quotidien serti d’habitudes immuables. Inspiré par Balenciaga, le professionnel de la mode chez lequel se presse toute la vieille noblesse autant que les personnalités en vogue, n’a de place que pour une vie privée réduite à la portion congrue : une favorite parmi les mannequins portant ses créations, muse renouvelable qu’il chasse dès qu’elle réclame de l’attention, et une sœur omniprésente, sorte de gouvernante et de bras droit professionnel à la fois. La magnificence des tenues, des intérieurs et des plans est comme un papier glacé qu’on admire de loin mais dont on retirerait rapidement les doigts face à sa froideur. Heureusement, nous sommes prévenu(e)s par la scène d’ouverture qu’une chaleur sous-jacente est présente, personnifiée par une Vicky Krieps en pleine confession nocturne à l’éclairage orangé des flammes.

Entre Alma, la serveuse rougissante, et Reynolds, l’homme sûr de son pouvoir, la relation semble tracée d’avance. Elle se prête avec fascination au rôle de muse, toute heureuse de se trouver plus belle que jamais dans les créations de celui qu’elle inspire. Mais peu à peu, Alma commence à prendre un peu trop ses aises aux yeux des Woodcock. Et cette fois, pas question de la congédier en lui offrant une tenue compensatoire. Au milieu de ses mannequins aussi obéissantes que des statues, l’homme est tombé sur une drôle d’animal. La relation qui se tisse entre Alma et lui se tend à chaque escarmouche mais ne rompt pas, se révélant vénéneuse comme une passion hitchcockienne (on n’est nullement surpris de trouver Rebecca parmi les références du cinéaste, avec ses trois personnages pris dans une lutte d’influence).

 À mesure que la jeune femme se révèle, avec toute sa malignité répondant à la toxicité de son compagnon, et ses croyances en une multitude de vies au cours desquelles les âmes peuvent se retrouver, on saisit à quel point, en dépit de l’apparente rupture, ce film trouve sa place dans l’univers de PTA. L’idée métaphysique qui s’y dévoile s’emboîte parfaitement avec la conception de l’absence de hasard de Magnolia et le dogme de La Cause dans The Master. En dépit des facettes extrêmement sombres des personnages merveilleusement incarnés par Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps, Phantom Thread témoigne de l’effort du cinéaste pour dépasser et détourner le schéma du rise and fall qui l’avait accompagné dans ses premiers longs-métrages. Désormais, le déclin apparent ne va pas sans une forme de rédemption ou de nouvel équilibre, aussi précaire et moralement discutable celui-ci puisse-t-il paraître, comme dans The Master ou Inherent Vice.

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