« The Master » : la croisière sectaire

Freddie Quell, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, vit de petits boulots qu’il quitte toujours à cause de son comportement erratique dû à un alcoolisme sévère. Lorsqu’il grimpe à bord du yacht de Lancaster Dodd, il ignore qu’il vient de mettre les pieds dans une secte baptisée La Cause…

Si de vives similitudes ont pu être relevées entre La Cause, la secte dirigée par le personnage de Philip Seymour Hoffmann dans The Master, et l’église de scientologie, Tom Cruise ayant lui-même critiqué le film pour cette raison, Paul Thomas Anderson s’est toujours défendu d’avoir voulu réaliser une critique d’une secte existante, préférant arguer comme sources des récits de l’acteur Jason Robards (qui incarnait Earl Partridge dans Magnolia) et de la vie de Steinbeck.

Des inspirations qui expliquent davantage la création du personnage de Freddie Quell que sa rencontre avec La Cause. En effet, pendant une longue introduction de plus d’une demi-heure, on suit Freddie depuis ses années comme Marine pendant la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis après sa démobilisation, alors qu’il tente de se réadapter à la vie civile dans divers jobs, de plus en plus ingrats, qu’il finit toujours par quitter précipitamment, entraîné par sa consommation irrationnelle de cocktails composés par ses soins avec des produits hautement toxiques tels que du diluant pour peinture. Joaquin Phoenix, que PTA avait déjà convoité depuis des années pour ses précédents longs-métrages, accepte ce rôle qui nécessite la perte d’une quinzaine de kilos et l’acquisition de l’attitude singulière de cet homme abîmé. Bien qu’à peine évoqué lors de la scène de démobilisation, le trauma causé par la guerre n’est sans doute pas pour rien dans l’état de cet homme, émacié et psychologiquement perturbé, qui dans la moitié des plans est en train de vider un verre ou sa flasque contenant des mélanges de son cru toujours douteux.

Ainsi affaibli mentalement et physiquement, Freddie Quell est le client parfait pour tomber à pieds joints dans les filets de La Cause, une organisation soi-disant scientifique, qui utilise l’argent de mystérieuses fondations pour construire des écoles et prêcher les idées de son fondateur Lancaster Dodd, qui publie également des livres répandant sa vision de sa méthode, une sorte d’hypnose faisant appel à un retour à des vies antérieures. Filmés en 65 mm, les intérieurs cossus de la croisière et des appartements où séjourne la famille Dodd à laquelle s’est greffée Freddie Quell, ont la patine de l’époque avec des ombres inquiétantes, mais hormis la contradiction virulente et spirituelle d’un invité qui confronte « the Master » à l’aspect sectaire de son engagement, le scénario peut surprendre dans l’absence de condamnation directe de ces agissements. On ne peut pas dire que la famille Dodd cause vraiment du tort à Freddie, étant donné son état initial. Au contraire, son évolution à long terme finit par apparaître plutôt positivement, comme une opportunité de reprendre un nouveau départ et d’acquérir une forme d’assurance insufflée par l’amitié que lui témoigne son nouveau mentor (qui par ailleurs ne se gêne nullement pour le manipuler voire l’humilier au gré des « traitements »). La relation entre les deux personnages n’est pas sans rappeler celle qui unissait le pétrolier au pasteur dans There Will Be Blood, dont on retrouve également le goût pour les immenses paysages, quand bien même le directeur de la photographie n’est plus Robert Elswit mais Mihai Malaimare Jr.

Construit sans enjeu apparent, avec une lenteur et une impression de ne jamais vraiment démarrer qui peuvent laisser les spectateurs/trices de côté, le film est surtout un écrin pour offrir à ses interprètes l’occasion de performances remarquables : Joaquin Phoenix en homme délabré, Philip Seymour Hoffman en gourou adorant attirer l’attention, sans oublier Amy Adams, dans le rôle de l’épouse au moins aussi illuminée que son mari, sorte de madone à l’épanouissement inquiétant.

 

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