« Les méduses n’ont pas d’oreilles », quand le sens vient à manquer

Louise a toujours été malentendante. Appareillée dans l’enfance, elle se construit pourtant au milieu des entendant(e)s, dans le déni de sa surdité. Lorsque celle-ci s’aggrave en quelques mois, elle doit prendre la décision de se faire, ou non, implanter…

Elle a longtemps été de l’autre côté, petite main de l’édition correctrice des textes des autres. Puis Adèle Rosenfeld a cédé à l’urgence de l’écriture, et à développer cette intrigue romanesque qu’elle avait en tête. À découvrir le résumé, autour du parcours d’un personnage malentendant, on a forcément l’élan de curiosité de savoir si l’autrice est elle aussi porteuse de ce handicap. Elle affirme qu’elle ne raconte pas sa vie et qu’il s’agit bien d’une fiction, quand bien même elle aussi aurait pu vivre des expériences sensorielles particulières.

Bref, Louise est bel et bien un personnage, et le roman n’en est que plus réussi et admirable. Car dans sa tête, nous vivons l’expérience sensorielle de la perte d’audition. Les syllabes qui se brouillent, les repères qui se perdent, les répétitions puis l’abandon, le repli dans le silence, qui n’est jamais un vrai silence mais un monde différent, peuplé de l’écho assourdi du dehors et des bruits du dedans, les acouphènes.

En quête de sens et d’alter ego, Louise cherche du côté des entendant(e)s ou des sourd(e)s des soutiens pour la guider dans son choix de se faire, ou non, poser l’implant qui ne lui rendrait pas son ouïe mais lui offrirait une autre façon d’entendre. Roman sensoriel et expérientiel, Les méduses n’ont pas d’oreilles n’en est pas moins une réflexion identitaire : accepter l’implant, est-ce renoncer à soi ? céder aux sirènes du transhumanisme ? Loin de l’image d’Épinal, la communauté sourde se dévoile dans sa diversité et ses clivages, notamment entre les adeptes de la LSF et les oralisant(e)s. Avec son handicap caché, et jusqu’alors bien caché, Louise vit les étapes de la vie d’une jeune femme (début d’un nouveau job, rencontres…) mais d’un point de vue toujours particulier, conditionné par l’incomplétude des échanges.

Le monde sonore est un milieu hostile qui nécessite des allié(e)s, réel(le)s ou imaginaires. À sa mère et son amie Anna, chacune persuadée de savoir ce qui est le mieux pour elle, s’ajoutent un chien borgne poilu et mal élevé, un soldat drogué arraché au front, une botaniste à la peau-écorce. Sur le fil entre réalisme et fantastique, Adèle Rosenfeld suit son chemin, nous raccrochant toujours au destin de sa Louise. Qui n’est pas que malentendante, mais aussi réservée, rêveuse, créative, drôle, sensuelle, amicale, curieuse, poétesse… L’équilibre entre la normalité et la singularité du personnage nous le rend d’autant plus présent et vivant au fil des pages, comme si à la lecture du journal intime d’une inconnue, on avait l’impression de se faire une copine. On aimerait qu’elle existe Louise, et la rencontrer, essayer de l’épauler dans son choix. Et c’est avec elle, et avec sa propre conscience de son étrangeté à la réelle culture sourde, qu’on réalise tout ce qu’on ignore du quotidien des personnes ayant en partage la surdité, voire tout autre type de handicap invisible.

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