Entretien avec Amélie Cordonnier autour du roman Pas ce soir

Autrice abonnée aux sujets à la fois sociaux et intimes, Amélie Cordonnier nous offre en cette rentrée littéraire d’hiver un roman audacieux dans lequel elle se glisse dans l’esprit d’un quinquagénaire dont la femme fait chambre à part. On a voulu savoir comment elle avait opéré cette mue littéraire…

  • Votre style est marqué par de nombreuses références, non seulement littéraires, poétiques, mais aussi à la musique, au cinéma…

A.C. : « Les références, je les laisse venir. Je ne les cherche pas, elles apparaissent dans le processus d’écriture. Une nuit, quand j’écrivais Un loup quelque part, je me suis réveillée et j’ai pensé à La Métamorphose de Kafka que j’avais lu trop tôt comme beaucoup de gens, et qui m’avait heurtée. La mère que je mets en scène perd pied quand elle découvre que son enfant est métis. Elle s’enfonce à mesure que la peau de son bébé fonce et prend sa couleur chaque matin avec un nuancier Leroy Merlin car elle ne sait pas de combien de temps elle dispose avant sa métamorphose. Alors cette nuit-là, quand j’ai eu l’idée de filer la métaphore avec Gregor Samsa dans le roman, cela a été une révélation !

Tous les arts entrent en résonance, comme une synesthésie. On pénètre dans la tête et dans le corps d’un personnage, quel qu’il soit, au plus près de sa chair – dans Pas ce soir, pour exprimer la frustration de cet homme, sa colère, son dépit – on met les mains dans la glaise et on utilise tout ce qu’on a chacun en soi et à sa portée. Chez moi ce sont les livres, les films… Pour Un loup quelque part c’était notamment une scène au musée avec les tableaux de mère et d’enfants qu’a peints de Mary Cassatt. »

  • L’autre singularité de votre style, c’est une grande attention portée à la musicalité de la langue, avec un rythme particulier, des jeux de sonorité, des rimes internes… C’est quelque chose qui vous demande un travail spécifique ?

« J’aime les mots moches ! »

A.C. : « Les phrases me viennent naturellement, j’essaye parfois même de lutter un peu contre ma tendance aux rimes et à la syncope. C’est comme ça dans ma tête, toujours. Pour Un loup quelque part, je l’ai laissée s’exprimer parce que la maternité renvoie beaucoup aux comptines, avec des chansons qui nous trottent tout le temps dans la tête, et cela contribuait à créer une forme d’enfermement, à montrer qu’elle perdait pied. J’avais d’ailleurs glissé une scène de bataille de synonymes au dîner qui est un jeu que je pratique en famille. Il y a en moi quelque chose de très ludique avec la langue. Je n’aime rien tant qu’utiliser une expression toute faite et écouter les mots qu’elle contient, pour les détourner ou les faire ressortir et donner à entendre ce qu’ils veulent dire et qu’on n’entend plus, comme des pièces démonétisées dont on ne verrait plus la valeur à force d’usure.

Mais ce n’est pas gratuit, il faut que ça nous emmène dans la signification. Il y a un vrai travail avec la langue ; j’ai plaisir à chercher le mot qu’il faut. On dit toujours « peser ses mots », et c’est vrai qu’ils ont du poids. Il y a des mots que je vais employer parce qu’une allitération m’intéresse…  mais je ne cherche jamais à utiliser un mot parce qu’il est beau. J’aime les mots moches ! Il ne faut pas qu’une phrase soit belle, il faut qu’elle soit juste. Il faut que les mots dérangent, s’entrechoquent, agrippent, que ça avance, que ça déplace les bornes. Il ne faut pas qu’on s’ennuie, l’écriture doit être tendue.

Et puis je m’amuse, aussi ! »

  • Si l’écriture vous vient facilement, est-ce que le choix des sujets est plus difficile ?

A.C. : « Jusqu’à présent les sujets me sont toujours apparus comme une évidence. Pourvu que ça dure ! C’est toujours un petit miracle, l’écriture. Pour Trancher, mon premier roman, la première personne à qui je l’ai proposé m’a dit oui pour le publier (même si après on l’a bien retravaillé). Après, on se demande si le miracle va se reproduire. Mais pour Un loup quelque part, le sujet est aussi arrivé tout de suite. »

« J’aime écrire sur ce dont on ne parle pas et qui dérange »

« Écrire un livre sur une jeune fille qui hésite entre deux maillots de bain, je le dis sans aucun mépris mais ça ne m’intéresse pas. J’aime écrire sur ce dont on ne parle pas et qui dérange. Parce que ce sont les livres que j’aime en tant que lectrice, ceux qui me donnent à réfléchir, qui me heurtent.

En même temps que l’idée de mon deuxième roman était venue celle de travailler sur l’abstinence conjugale. Au début je pensais interviewer des gens, plus ou moins connus. Mon éditrice m’avait dit « mais tu crois que les gens vont te raconter ça ? ». Mais après le deuxième roman, je savais que je voulais faire ça, écrire sur un abstinent anonyme. D’ailleurs j’ai écrit des scènes qui ne sont plus dans le livre, où il allait à des réunions d’abstinents anonymes. »

  • Cette fois-ci, vous écrivez du point de vue d’un homme. Comment avez-vous fait ce choix ?

A.C. : « C’était un défi. J’ai tout de suite eu l’idée de raconter l’histoire d’un couple où le désir se fait la malle, mais je n’ai pas tout de suite osé me glisser dans la peau d’un homme. J’aurais pu adopter le point de vue de la femme, comme dans mes deux romans précédents, cela aurait été plus simple. Mais il m’a semblé que ce n’était pas si fréquent en littérature, qu’une autrice se mette à la place d’un homme pour parler de son corps. J’ai trouvé ça intéressant, de suivre cet homme sur environ une année, pour explorer ce que le sociologue Jean-Claude Kaufmann appelle les « zones grises de nos intimités ». J’ai eu envie de sonder, dans le prolongement des deux premiers livres, les souffrances secrètes que peut provoquer la divergence du désir entre les hommes et les femmes. Donc je me suis dit que j’allais mettre en scène une femme dont le désir s’est enfui et qui se débarrasse de cette injonction morale qu’est souvent, hélas, « le devoir conjugal ». J’ai décidé de raconter du point de vue de son mari l’histoire de cette femme qui ne se force plus. »

  • Comment vous êtes-vous documentée ? Comment devient-on un quinqua frustré ?

A.C. : « J’ai lu beaucoup de livres (Jean-Claude Kaufmann, Janine Mossuz-Lavau…) pour conforter l’intuition que l’abstinence conjugale est taboue et que cela pouvait faire un sujet. Puis j’ai parlé à des hommes, qui me sont plus ou moins proches, y compris à des inconnus. En évoquant auprès des gens le sujet, ça a fait affleurer des témoignages. Ils m’ont confié des choses qu’ils n’avaient jamais dites à personne et qui m’ont beaucoup émue. On se rend compte que pour un homme, il est admis, voire valorisant, de dire à ses amis qu’on trompe sa femme, mais inimaginable de dire qu’on ne fait plus l’amour avec elle. J’ai trouvé ça fou. Pour ces hommes-là c’est la double peine : ne plus faire l’amour avec la femme qu’ils aiment, et ne pas pouvoir en parler. Dans le roman, c’est le verbe « avouer » qui vient à l’homme à ce sujet quand il se dit qu’il aurait dû en parler à son ami, comme si c’était un crime de ne plus baiser. Toutes ces confidences m’ont permis de construire mon personnage, qui est un kaléidoscope de plusieurs hommes.

Et puis je ne pense pas que la fuite du désir soit genrée. La détresse et le dépit non plus. Donc on peut aussi se fonder sur des choses qu’on a vécues, pour écrire la détresse. Je me suis rendu compte que dans nos souffrances, hommes et femmes, nous ne sommes pas si différent(e)s. Mais Jean-Claude Kaufmann dit que souvent, dans les couples hétéros ensemble depuis longtemps, les hommes ont l’impression qu’ils ne l’ont pas fait depuis longtemps, et les femmes qu’elles viennent juste de le faire. J’avais à cœur de raconter tout ce que tue la sexualité quand elle disparaît. Parce qu’en fait si la tendresse, la connivence et la curiosité perduraient, au fond ce ne serait pas si tragique que la sexualité disparaisse. Il y a aussi cette idée que la société est hypersexualisée, on a l’impression que tout le monde s’envoie en l’air 24h/24 avec beaucoup de plaisir. Mais je ne crois pas que ce soit vrai. Bien que notre société sacralise la bandaison et fasse du coït une obligation, il existe des virilités blessées. Et les femmes auraient davantage de désir si la charge mentale n’écrasait pas de tout son poids leur libido… »

  • Dans le livre, on finit par comprendre que la femme subit la ménopause, et son mari n’avait pas l’air d’en être vraiment conscient, ni de bien comprendre en quoi ça consiste. C’est pourquoi en tant que lecteur/trice, on n’a cette information que tardivement…

A.C. : « J’aurais pu faire un champ/contre-champ mais ça ne m’intéressait pas, je voulais qu’on avance avec lui, raconter ses désirs inavouables. Et donc il ne fallait pas donner aux lecteurs/trices plus de clés de compréhension que lui-même n’en avait. On vit ses attentes, ses petites actions et ses grandes tentatives désespérées et parfois maladroites pour comprendre sa femme. »

  • Est-ce que ça ne dit pas quelque chose aussi des problèmes de communications majeurs et de la nécessité d’une éducation sexuelle et romantique repensée, pour mieux connaître le corps de l’autre ? Parce que cet homme n’a pas l’air de mauvaise volonté, il est même très fier d’avoir été là pour les premières règles de sa fille…

« Il y a une solitude insoupçonnable dans le couple »

A.C. : « Je n’ai pas cherché à faire un livre à message, en tout cas pas ce message-là en particulier, même si je vous laisse le dire et je suis très contente que vous le disiez. Mais je me rends compte que je n’écris que des histoires d’amour blessé. Si on m’avait dit que dans mes livres je ne parlerais que d’amour, alors que je ne suis pas une grande amoureuse et que j’ai toujours pensé que les histoires d’amour c’était cucul !

Et souvent les hommes sont des bons pères dans mes livres, c’est par là qu’ils se rachètent en effet. Mais la parole des personnages est toujours entravée. De même que je voulais dire, avec Un loup quelque part, qu’il y a une solitude insoupçonnable dans la maternité, de même ici je voulais dire qu’il y a une solitude insoupçonnable dans le couple, quand bien même les deux personnes s’aiment. Elle est dans son bouquin, lui sur sa tablette, on est toujours tous/tes dans nos pensées, prisonniers/ères de nos corps, nos désirs, nos chagrins. Je ne pense pas que l’amour nous désincarcère de tout ça. Et c’est une conviction personnelle, je pense que c’est très difficile de vivre ensemble. La conjugalité est un vrai défi. »

  • Le roman évoque aussi le syndrome du nid vide…

A.C. : « Oui, parce que je pense que quand les enfants sont là, notre vie est quand même traversée de gestes de tendresse. Mais au-delà même du syndrome du nid vide, que les femmes ressentent peut-être plus spécifiquement, quelque chose disparaît quand les enfants s’en vont, et plus rien ne camoufle ce qui n’existait déjà plus. Il y a une violence à se rendre compte de ce vide. »

  • Le personnage masculin reprend à son compte des expressions liées au mouvement féministe, comme #MeToo ou le harcèlement de rue. Comment avez-vous abordé cela ?

A.C. : « Ça ce ne sont pas des hommes qui me l’ont dit, c’est moi qui l’ai inventé. Le personnage souffre, il aimerait dire #MeToo, Moi aussi je suis cassé, dévasté, mais moi c’est parce qu’on ne me fait rien. Pas de mal mais plus aucun bien. Mais en même temps je me moque un peu de lui parce qu’il se plaint beaucoup. C’est lui qui parle mais c’est aussi un peu moi, qui suis féministe. Quand j’avais écrit Trancher, c’était avant #MeToo. J’ai même été assez déconcertée, parce que #MeToo a éclaté au moment où je finissais l’écriture. C’est un sujet auquel je suis sensible. Donc quand il dit ça, c’est à la fois sincèrement ce qu’il pense et le fait que je voulais raconter l’histoire d’un homme qui souffre, et aussi le fait que j’ai un peu d’humour sur le sujet. On écrit à la fois en se projetant dans un personnage, et toujours depuis qui l’on est. »

  • Comment on tient l’équilibre ?

« Je trouve ça bien que les mots du sexe aient leur place en littérature »

A.C. : « Mon défi, c’était de me dire « ce sont les femmes qui disent « Pas ce soir », et ce sont le plus souvent les femmes qui lisent des romans, mais si une femme, qui elle-même pense « excuse-moi, mais comment veux-tu que je m’envoie en l’air alors que je viens de finir les devoirs, la cuisine, ranger, étendre le linge et que je suis fatiguée parce que j’ai bossé toute la journée », si cette femme épuisée peut ressentir de l’empathie avec mon personnage durant cinq minutes, ou même seulement trente secondes, c’est que j’aurais réussi quelque chose. Ce qui est intéressant c’est que chacun(e) lit avec ce qu’il/elle est, surtout sur ce genre de sujets. Il y a des gens qui vont trouver qu’il est pénible, qu’il se lamente sur son sort, d’autres qui vont le plaindre… Les hommes qui ont lu le livre, en général, comprennent très bien ce quinqua. Mais c’est ça la littérature, chacun(e) la prend depuis sa place.

Puis je voulais pouvoir parler de choses qui peuvent aussi choquer. Pour parler de la sexualité des hommes, il faut aussi accepter ça. Il y a une sorte d’ensauvagement dans les mots qui expriment le désir. Et je trouve ça bien que les mots du sexe aient leur place en littérature, et pas seulement dans des livres de développement personnel. Et je m’étonne qu’une scène de sexe au cinéma ou sur YouPorn où la femme est instrumentalisée choque généralement moins les gens. Mais quand ces mots-là sont écrits, ils créent une réaction forte. Qu’on fasse l’amour ou qu’on ne le fasse pas, d’habitude on n’en parle pas. »

  • Est-ce qu’avec votre prochain livre vous continuerez à explorer l’intimité et des sujets qui dérangent ?

A.C. : « Peut-être qu’un jour je vais finir par arriver au bout de ce cycle sur l’intimité de la famille, mais oui, mon quatrième roman parlera encore de ce qui se passe dans la maison chauffée, une fois la porte fermée. Mais l’histoire n’aura rien à voir. »

Merci à Amélie Cordonnier pour son enthousiasme et son intérêt.

4 commentaires sur “Entretien avec Amélie Cordonnier autour du roman Pas ce soir

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  1. Super interview, j’aime comme l’autrice être bousculé dans les livres, que ça réveille des choses en moi… j’aime beaucoup connaître les façons qu’on les gens d’écrire et de façonner les histoires.

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