« Tokyo Shaking » : l’éthique professionnelle à l’épreuve

Alexandra travaille depuis peu à la cellule risque d’une grande banque à Tokyo. Elle est déçue de passer plus de temps à virer des employé(e)s, comme son stagiaire qu’elle aurait voulu embaucher, qu’à exercer son métier. Soudain, un séisme crée l’inquiétude…

S’il est surtout connu pour ses documentaires (en particulier Comment j’ai détesté les maths), Olivier Peyon n’en a pas moins réalisé quelques longs-métrages de fiction, parmi lesquels le récent Tokyo Shaking, fort injustement passé inaperçu à sa sortie en juin 2021.

Inspiré par l’expérience d’une de ses amies qui travaillait à Tokyo lors de l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, le cinéaste s’attelle au scénario tiré de cette histoire vraie avec l’appui de Cyril Brody. Évidemment, on pourra d’emblée noter que cet événement, qui a marqué le Japon, est perçu par le regard des expatrié(e)s européen(ne)s et qu’il peut y avoir là une forme d’appropriation, de même qu’on pourrait regretter que l’essentiel du tournage ait en fait eu lieu en France et non pas réellement dans les tours de Tokyo.

Il n’empêche, Tokyo Shaking est globalement un film passionnant sur les questions éthiques dans le monde du travail et le rôle de manager d’une équipe. La catastrophe est l’occasion de faire ressortir les absurdités qui ne frappent pas forcément au quotidien, et de radicaliser les positions et les conflits de valeur. C’est aussi l’opportunité idéale pour dénoncer les attitudes telles que celle du voisin Michel, qui parle sans réellement savoir et tient un discours rassuriste finalement très dangereux, une situation qu’on ne manquera pas de mettre en parallèle avec la crise du Covid. Même si certains personnages, comme celui-ci, souffrent d’un traitement un peu caricatural, ou un peu léger comme les enfants d’Alexandra, l’écriture est affûtée en ce qui concerne la narration et les dilemmes moraux qui s’amoncellent heure par heure pour la protagoniste.

Si elle a souvent campé des personnages amers ou à la langue bien pendue, Karin Viard montre ici une autre facette de son talent avec une femme qui évolue professionnellement dans un milieu encore très masculin, dégage une image de réussite et de sacrifice personnel, mais tente pourtant de concilier son travail avec une vie de famille, et s’interroge sur le sens de ce qu’elle fait. Elle commence par émettre un avis contraire aux décisions de licenciement du siège, tente de faire embaucher son jeune stagiaire (Stéphane Bak), se plaint qu’on ne l’emploie pas à ce qu’elle est censée faire (prévenir les risques). Mais en même temps, elle est prête à avaler des couleuvres pour rester ce bon petit soldat qui fait ce qu’on lui demande, ce qui explique qu’elle se retrouve en première ligne de la gestion de crise. Ce qu’elle découvre peu à peu, c’est l’immoralité du système, le racisme en sous-texte avec une différence de traitement entre les employé(e)s français(es) et les autres au moment d’envisager un rapatriement. Dans cet univers de la banque où les scrupules n’ont pas leur place et où l’argent règne en maître absolu, les choix de montage et de cadrage sont toujours très parlants, et Olivier Peyon et son équipe trouvent des astuces habiles pour mettre en valeur certains éléments, tels que le planisphère vitré au mur ou la présence partout des écrans qui vont devenir la source d’informations au gré des étapes de la catastrophe. Les plans sur la ville nocturne sont magnifiques, et donnent paradoxalement envie de découvrir le Japon, alors même que la ville est en proie à une catastrophe naturelle et nucléaire qui ne dit pas son nom.

Bien mené, le film est à la fois un hommage au dévouement des employé(e)s, une critique du mode de vie des expatrié(e)s et à la ligne directrice des grosses entreprises, un film catastrophe efficace et une réflexion assez nuancée autour de ce personnage féminin pris entre deux feux.

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