« There will be blood » : du pétrole sur les mains

De chercheur de métaux précieux, Daniel Plainview devient spécialiste en pétrole. Lorsqu’un de ses premiers forages cause la mort d’un ouvrier, il adopte le bébé de celui-ci, H.W., qu’il présente comme son fils pour séduire les partenaires potentiels en affaire…

Après Punch-drunk love, Paul Thomas Anderson met cinq ans à présenter au public un nouveau film. Avec There Will Be Blood, il se lance dans l’adaptation au cinéma du roman d’Upton Sinclair Oil !, écrit dans les années 1920 et découvert par le cinéaste au hasard d’une librairie londonienne. À travers ce récit, rédigé à l’époque de l’intrigue, c’est toute une période de l’histoire américaine qui se déroule en suivant le personnage de Daniel Plainview : celui d’une autre forme de conquête de l’ouest, par l’appropriation par des exploitants malins et souvent peu scrupuleux des ressources pétrolifères du sous-sol. Souvent, les terres appartiennent à des personnes modestes, fermiers installés dans des climats plus ou moins désertiques et ne roulant donc pas sur l’or.

Pour retracer au mieux cette période, le cinéaste mêle un grand souci de réalisme, avec la venue exceptionnelle sur le plateau d’une locomotive d’époque, des recherches dans les musées locaux sur la quête de métaux rares et de pétrole, et l’emploi comme figurants d’habitant(e)s du Nouveau-Mexique et du Texas rural, afin d’incarner au mieux les « gueules » de l’emploi, mais aussi quelques licences par exemple dans le choix des tenues qui ne sont pas forcément exactement de la période indiquée tant qu’elles rendent un effet de cohérence à l’écran. Et force est de constater que la reconstitution fonctionne à plein, entre les scènes de foule, les intérieurs modestes en bois par opposition au manoir (ayant réellement appartenu à un magnat du pétrole) qui abrite Daniel après son succès, et les installations d’extraction extrêmement impressionnantes à l’écran telles que ce derrick gigantesque qui prend feu.

La photo de Robert Elswit, complice du réalisateur depuis ses débuts, trouve ici son plein potentiel dans les scènes impressionnantes de jaillissement de l’or noir mais aussi des accidents réguliers qui émaillent le travail, et plus encore dans la mise en valeur de l’immensité des paysages ocres et desséchés qui accueillent le métrage. Les personnages, souvent captés de loin, y paraissent minuscules, replaçant leurs guerres d’ego et d’argent à leur juste valeur. Le cinéaste s’octroie le plaisir de filmer l’action, souvent violente et néfaste, avec une certaine délectation. Les fluides giclent sur la caméra, souvent immersive par le choix des angles de vue, et le hors-champ est moins une façon de nous épargner que de déshumaniser les victimes des crises qui traversent Daniel, cet homme ambigu que Daniel Day-Lewis rend vivant et profond par son interprétation aussi investie qu’à l’ordinaire. Tour à tour manipulateur, mielleux, colérique, affectueux, brutal, tribun, solitaire, flamboyant, alcoolique, le personnage suit l’arc cher à PTA d’un rise and fall dont la chute se fait dans une humeur grinçante. La violence accidentelle des débuts, choquante et rapide, laisse place à une violence humaine qui prend le temps de discuter et de pousser sa victime dans ses retranchements. La réplique finale sonne comme une plaisanterie cruelle, comme si à partir de la confrontation avec son « faux frère » puis son « faux fils », le protagoniste avait pris conscience d’une certaine vacuité et fausseté de son existence. On pourrait presque y lire un sous-texte méta, celui de l’acteur ayant donné autant d’investissement et d’énergie à ce rôle, et qui se rend compte qu’il doit désormais laisser là la peau du pétrolier pour redevenir lui-même. Un grand film encore, sur un sujet pourtant aride.

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