« Spencer » : Diana l’échappée

Noël 1991. Diana arrive en retard pour les festivités royales au château de Sandringham, après s’être égarée. Les contraintes de l’étiquette lui deviennent insupportables et lui déclenchent des crises de troubles alimentaires…

C’est peu de dire que le nouveau film de Pablo Larraín avait de quoi déclencher de grandes espérances. On avait adoré l’esthétique flamboyante et révoltée de son Ema, et ses deux derniers films avaient fait de lui le candidat idéal pour explorer un destin féminin hors normes. Avec Spencer, plus encore qu’avec Jackie, il s’attaque à une légende, et s’appuie à l’écriture sur Steven Knight, showrunner britannique de Peaky Blinders.

En concentrant l’intrigue sur trois jours autour du Noël de 1991, celui-ci a certainement pris des libertés avec l’Histoire, et le réalisme des réveillons de la couronne britannique, un reproche qu’on a déjà pu constater au sujet du film. Mais le cinéaste a veillé au grain en présentant son œuvre comme une « fable » tirée des « faits réels ». Et l’esthétique choisie pour accompagner Diana dans ces trois journées éprouvantes est en effet assez loin d’un pur réalisme. La photo de Claire Mathon s’acoquine à merveille avec le grain en 16 et 35 mm, produisant à l’écran un monde quasi irréel, souvent nébuleux, où même la verdeur de la campagne anglaise, dont on croirait presque sentir les effluves humides, est comme étouffée par le ciel chargé. Par contraste, les coloris éclatants des intérieurs décorés pour les fêtes semblent agresser la rétine, constituer une forme d’obscénité qui épuise la princesse et l’oppresse au même titre que les jeux de regards pesants et silencieux à table.

Pas un hasard que l’on retrouve Claire Mathon, après le chef d’œuvre Portrait de la jeune fille en feu, pour une autre œuvre où le regard est si capital. Là, il était constructif et libérateur. Ici, il réduit et enferme, prive de liberté et même d’être soi. Épiée de tous côtés, par les paparazzis, la famille royale, ses propres enfants inquiets, et le personnel du château, Diana n’a de cesse de tenter de fuir ce Big Brother multifacettes. Mais où qu’elle aille, de nuit comme de jour, dehors, dans les réserves frigorifiques ou dans sa chambre dont on a cousu les rideaux, toujours la menace d’être surprise continue de planer.

Dans cette atmosphère angoissante, le quotidien vire au cauchemar, et la jeune femme est en proie à des rêves et hallucinations, notamment des visions d’Anne Boleyn, à laquelle elle compare son destin d’épouse bafouée par un mari adultère. Va-t-on, elle aussi, l’assassiner ? Sans tomber dans aucune théorie complotiste, puisqu’il concentre son intrigue sur trois jours de 1991, le film sème des germes du drame à venir, dans l’omniprésence médiatique, comme dans les mauvais pressentiments.

Et qui de mieux pour incarner cette princesse traquée, dont l’apparente douceur cache un caractère affirmé que son entourage tente de lui faire payer, que Kristen Stewart, dont la silhouette plus gracile que jamais et le regard chaviré n’empêche pas les éclats. Avec un accent anglais parfaitement tenu, et un énorme travail non d’imitation mais d’incarnation et d’appropriation, l’actrice endosse les robes-prisons et la solitude existentielle, le rôle de mère et les crises de vomissements compulsifs. Elle compose une personnalité complexe mais attachante, tentant de retrouver dans les bribes de son enfance la force de briser son destin.

Alors qu’elle s’interroge sur le surnom que l’Histoire donnerait à son personnage public, on n’a à la vision du portrait que brosse Pablo Larraín aucune hésitation. Diana l’échappée, fuyant les codes et les conventions, abandonnant le faste et le protocole, osant chercher le bonheur et la liberté. Un élan vital d’autant plus bouleversant qu’on en connaît la fin. Comme une Kelly Reichardt, Larraín applique ici une leçon de la subtilité cinématographique : la violence qu’on ne montre pas n’en émeut pas moins.

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