« Magnolia », où s’en vient crier le désespoir

Durant une journée d’enregistrement de l’émission de jeu « What Do Kids Know ? », neuf personnages se croisent, empêchés d’aller de l’avant par les souffrances de leur passé et des rapports parents-enfants délétères…

Après Boogie Nights et son côté fresque aux nombreux personnages, Paul Thomas Anderson annonce la volonté d’une œuvre plus intimiste. Mais le cinéaste se laisse un peu emporter à l’écriture du scénario, et pour intime qu’elle puisse être dans son traitement des personnages et dans la façon de les filmer, en faisant la part belle aux gros plans fixes sur les visages dont elle capte le moindre changement d’émotion, l’œuvre qu’est Magnolia n’en est pas moins elle aussi un genre de fresque, composée des trajectoires de neuf personnages principaux, autant que la fleur qui donne son titre au film ne comporte de pétales.

Mais « Magnolia », c’est aussi un boulevard sur lequel se croisent plusieurs personnages lors d’une scène nocturne vers la fin de cette journée de tournage au cours de laquelle leurs destins se mêlent de façon intriquée. Avec ce titre à double-sens, le ton est donné : dans Magnolia, plusieurs interprétations seront souvent possibles, et chaque événement sera sans doute plus signifiant que ce qu’il y paraît au premier abord. Par exemple, si le bulletin météorologique est présenté à plusieurs moments de la journée sur fond de ciel de plus en plus sombre, c’est pour annoncer un événement climatique étrange et rare. Si celui-ci peut surprendre, on peut repérer en étant extrêmement attentif/ve plusieurs éléments dans les décors qui font signe vers un sens biblique de ce passage qui correspond à une forme de rédemption pour les personnages et d’ouverture vers de possibles réconciliations.

Dès son ouverture, qui reprend trois histoires de type légendes urbaines avec des morts violentes et assez inattendues, la voix off de Magnolia nous invite à réfléchir sur les notions de hasard et de coïncidence. « Ce sont des choses qui arrivent » entend-on à plusieurs reprises dans la bouche des personnages, et en particulier du petit Stanley lors de l’étrange pluie qui s’abat sur la ville le soir venu. Mais ces choses arrivent-elles de façon hasardeuse ou ont-elles une signification et un but ?

Einstein aurait dit que « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito », et la construction de Magnolia autour d’une référence de l’Ancien Testament, ne serait pas loin d’accréditer cette vision du monde. Mais dans les faits, ce qui apparaît comme une forme de déterminisme qui conditionne les implications des actions des divers personnages, c’est surtout l’hérédité de relations familiales toxiques et ébranlées par les mauvais traitements dont les parents font preuve envers les enfants, et en particulier les pères. Qu’il s’agisse d’Earl (Jason Robards), le producteur mourant qui a abandonné femme malade et jeune ado pour se remarier avec Linda (Julianne Moore), de Jimmy (Philip Baker Hall), le présentateur vedette accusé d’attouchements sur sa fille Claudia (Melora Walters), du père de Donnie, ancien enfant vedette du jeu « What Do Kids Know » spolié de ses gains par sa famille, ou de celui de Stanley, l’actuelle star du divertissement, tous ont endommagé durablement les relations familiales par leurs mauvaises actions. Alors que plusieurs personnages sont décédés ou mourants de maladie, il est en quelque sorte l’heure de régler les comptes. Et leur quête de pardon, poussée par leurs légitimes remords, se heurte à la non moins légitime colère des enfants, qui recherchent une forme de réparation par la rébellion. Pour Claudia, c’est dans la drogue et les relations sans lendemain, pour Frank (Tom Cruise, parfait pour ce rôle d’incarnation de la masculinité toxique) dans une attitude de macho dominateur donnant des séminaires de pickup artist, pour Donnie dans la volonté d’améliorer son quotidien quitte à voler l’argent nécessaire, pour Stanley dans une remise en question publique et en direct des règles du jeu qui font de lui une bête de foire.

Prenant dans sa narration en étoile, soutenue par l’utilisation fine de l’album d’Aimee Mann composé pour le film et de la bande-originale de Jon Brion, attachant grâce à ses personnages liant les familles déchirées (John C Reilly et Philip Seymour Hoffman), Magnolia fascine autant par ses mystères que par son analyse fine de la psyché humaine. Les trois heures ne causent aucun ennui tant l’ensemble est maîtrisé et brillant sans esbroufe.

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