« Le Messager » : postman in the past

Leo est invité pour les vacances par un ami du pensionnat, Marcus. Dans la riche propriété des Maudsley, il se prend de fascination pour ce milieu aisé et pour Marian, la grande sœur de son camarade…

Sur un scénario adapté par Harold Pinter, Joseph Losey s’emploie à retranscrire avec précision et fidélité le roman classique de L.P. Hartley narrant l’éducation sentimentale d’un adolescent à travers un drame familial dans lequel il a été instrumentalisé. On se plonge avec grand plaisir au premier abord dans cette campagne anglaise si photogénique, qui rappelle furieusement d’autres œuvres dont le grand écran s’est emparé, telles que A Room with a view ou Maurice. Comme chez Ivory, la ruralité sous la caméra de Losey est celle d’un milieu huppé, où les champs servent de lieu de villégiature et de promenade à une famille oisive, avec des passages obligés tels qu’une partie de cricket, mais aussi de croquet, des repas de famille, un rassemblement lors duquel l’assemblée réclame un tour de chant…

Tous les éléments de ce type d’histoire où les amours sont souvent centrales sont réunis pour notre plus grand plaisir. Mais ce n’est pas tant les protagonistes de la romance que nous suivons avec intérêt et attachement que le jeune Leo, l’intrus par les yeux duquel nous découvrons l’univers des Maudsley. Avec délicatesse, les dialogues font rapidement percevoir la différence de milieu social entre le jeune garçon et ses hôtes, en particulier autour des discussions concernant sa tenue, son unique costume bien trop épais pour cet été visiblement caniculaire.

Le thermomètre dont le mercure s’affole, que le jeune garçon vient consulter au jardin quotidiennement, semble marquer la progression de l’intrigue à mesure que Leo se retrouve embarqué dans une situation qui le dépasse. S’il n’a guère d’oreilles auxquelles se confier, les sentiments de l’adolescent sont perceptibles à l’écran par le visage expressif de Dominic Guard ou le recours à la caméra subjective qui zoome sur Marian au milieu d’une foule en ville, faisant rapidement d’elle le centre de l’attention de Leo.

Si Julie Christie et Alan Bates font relativement trop âgé(e)s pour leurs rôles, leur comportement ambivalent envers Leo est très bien retranscrit dans leur jeu. Elle s’amuse de l’ascendant qu’elle peut avoir sur lui, le gâte et s’intéresse à sa conversation pour le mettre à l’aise, dans un mélange d’empathie et de manipulation, qui de plus en plus la conduit à abuser de la gentillesse du jeune garçon et de sa volonté de lui faire plaisir. Quant à Ted, d’abord présenté comme un peu bourru, sans-gêne, lors de la scène du lac – le cliché du paysan mal dégrossi qui plaît aux femmes de la haute société, pas loin de L’Amant de Lady Chatterley –, il s’attire la sympathie de Leo après l’avoir soigné d’une blessure, et en instaurant entre eux une forme de complicité virile, promettant de lui révéler les secrets de l’amour physique.

Hélas, on ne badine pas avec l’amour entre classes sociales dans l’Angleterre de 1900 : Marian, Ted, Leo et toute la famille vont s’en rendre compte à leurs dépens. Le dénouement tragique, annoncé à grand renfort de musique dramatique – on reconnaît le générique de Faites entrer l’accusé dans le thème signé Michel Legrand, qui manque clairement de subtilité par rapport aux plans ruraux délicats de Losey – est rapidement expédié avec des flashforwards dont on a à peine le temps de comprendre ce qu’ils signifient. C’est le seul vrai défaut du film, avoir raté l’impact émotionnel de la chute, là où le roman, porté par l’attachement de Leo pour Marian et Ted, nous engage bien davantage dans l’intrigue. Pourtant, esthétiquement et sociologiquement, tout y est dans l’adaptation de ce récit d’apprentissage par procuration.

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