« La collectionneuse » : toutes des salopes

Décidé à passer des vacances au calme dans une villa de la campagne tropézienne, Adrien est déçu de découvrir que le propriétaire n’a pas seulement invité leur ami Daniel mais aussi une jeune fille, Haydée, qui ramène des amants différents régulièrement…

 Movie Challenge 2021 : un film d’un réalisateur que j’adore

Si tous les Contes moraux d’Éric Rohmer se ressemblent en quelque sorte dans leur intrigue, qui fait hésiter un homme entre deux femmes, leur style et les thématiques connexes sont relativement éloignés. Ainsi après Ma nuit chez Maud dans l’ordre initialement souhaité par le cinéaste (mais en réalité tourné auparavant), dans un austère noir et blanc, collant aux thématiques religieuses abordées, La collectionneuse se démarque par sa photo solaire. Premier film du réalisateur en couleurs, et premier long de sa longue collaboration avec Nestor Almendros, il se démarque par ce qui deviendra une signature du cinéaste : des plans très simples et naturalistes en apparence, un goût pour l’été et les périodes de vacances et d’oisiveté, avec des personnages qui n’ont rien d’autre à faire que s’interroger sur leurs désirs, leurs sentiments et leur conception de la vie.

S’il fait « très Rohmer » dans ses thématiques, et ses chassés-croisés amoureux, le film a pourtant quelque chose qui rappelle fortement François Truffaut : l’omniprésence de la voix off, celle du protagoniste, Adrien (Patrick Bauchau), sorte de dandy inspiré par Paul Gégauff, scénariste qui a fasciné les membres de la Nouvelle Vague (et qu’on retrouve à la source de nombreux autres personnages). Très rapidement, à travers les trois prologues, Éric Rohmer nous présente les personnages en action dans leur « milieu naturel ». Si Haydée se promène dans la nature, tranquille, sans personne pour l’observer, libre et seule, les deux hommes sont captés dans des interactions sociales : Daniel (Daniel Pommereuille) discute de philosophie et d’art d’une façon extrêmement poseuse, et Adrien écoute sa petite amie disserter avec une copine de l’importance de la beauté dans les relations humaines. Puis les amoureux se chamaillent au sujet des semaines à venir, chacun(e) souhaitant que l’autre le suive dans ses projets, à Londres ou à Saint-Tropez.

C’est donc vexé que sa compagne ne lui ait pas cédé en balançant ses plans à l’eau pour lui que l’homme arrive dans la villa, soi-disant pour ses premières vraies vacances depuis dix ans, décidé à en faire le moins possible. La maison devient très vite le terrain d’une bataille entre les trois personnages, d’abord sonore, puisqu’Adrien est dérangé la nuit par les éclats des ébats d’Haydée (Haydée Politoff) à côté, mais aussi comme un cache-cache, l’homme souhaitant ne pas la croiser ou au minimum. De façon très prévisible, le mépris affiché pour cette jeune fille qui fréquente les garçons sans se soucier des avis des hommes de la maison, se mue en un intérêt féroce qui va créer des dissensions entre Daniel et Adrien, incapables d’avoir une conversation franche mettant de côté leurs egos de mâles bourgeois qui se croient particulièrement intéressants et supérieurs.

À la fin des années 60 (on est en 1967), le comportement d’Haydée, qui aujourd’hui relèverait d’une banalité, apparaît comme choquant, et lui vaut d’être vilipendée à la fois par Daniel et Adrien, qui comme le protagoniste de Ma nuit chez Maud, s’accrochent du moins verbalement à leurs principes et à l’idée abstraite de « pureté ». Les dialogues sont hallucinants de misogynie, en particulier les diatribes de Daniel, et Haydée se fait notamment traiter à plusieurs reprises de « salope ». Un vocabulaire qu’on n’attendait pas forcément chez le cinéaste mais qui contribue à révéler la méchanceté et l’étroitesse d’esprit de ces hommes qui adorent juger les femmes qui au fond les effraie parce qu’elles n’ont pas besoin de leur approbation. Cruel et acide, La Collectionneuse est sans doute un des films du cinéaste que sous-tend le plus un certain contexte social, voire une critique des milieux masculins bourgeois et cultivés, noyés par leur hypocrisie et leur incapacité à accepter la liberté des femmes.

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