« Sujet inconnu » : « je suis moi-même la matière de mon livre »

Une jeune femme quitte sa région natale du Grand Est pour venir étudier à Paris. Elle se fait un ami en la personne de son vieux voisin, et rencontre un garçon. Pendant ce temps, sa mère est atteinte d’un cancer…

Après quelques années de carrière, la jeune autrice Loulou Robert est une des plumes prometteuses de la nouvelle génération française. Avec Sujet inconnu, elle prend le pari de la (fausse) autobiographie, d’un roman sous forme presque d’un journal intime. Celui d’une jeune femme jamais nommée, qui écrit à la première personne singulière son parcours de son Grand Est natal, gare de Metz, jusqu’à trouver sa vocation dans Paris.

Le récit est un paradoxe. Singulier, il l’est certes dans son style, qui fait retentir à chaque ligne l’urgence vécue par sa narratrice. Urgence de vivre, d’abord, en débarquant dans cette capitale qui lui permet de sortir de sa campagne mortifère où tout le monde a pour activité première de commenter la vie des autres. À Paris, enfin, elle n’est qu’une silhouette sur les bancs de la fac, peut se fondre dans la foule, changer de voie autant qu’elle veut. Personne ne sait son passé, ses fragilités adolescentes qui l’ont conduite à l’internement. Pour autant, c’est la même solitude qui lui pèse sur les épaules, la même difficulté à trouver comment être soi sans se couper des autres. Puis l’urgence devient celle de survivre, lorsqu’elle se trouve au croisement de deux enfers : d’un côté, sa mère, pilier depuis toujours, atteinte d’un cancer qui menace à la fois sa vie et l’équilibre familial. De l’autre, cette rencontre amoureuse qui l’entraîne sur la pente glissante d’une relation toxique.

Les phrases sont brèves, parfois « sujet-verbe-complément » au plus court, à l’os, sans crainte des répétitions. C’est comme un souffle saccadé par la peur qui parcourt ce texte, nous entraîne avec lui dans un tourbillon émotionnel propre à l’adolescence prolongée. Parfois, ce style épuise ses lecteurs/trices, à force de ne jamais ralentir, ne jamais faiblir, s’enfoncer toujours plus dans l’elliptique, le synthétique jusqu’à la métaphore.

Mais dans le fond, n’eût été cette voix particulière, fondée sur le rythme haché menu, le récit n’est pas si singulier. Ce que la narratrice rapporte, c’est un parcours dans lequel beaucoup de jeunes personnes – ou toute personne ayant été jeune – pourra se retrouver tout ou partie. Le déchirement mâtiné d’espoir que représente pour tout(e) provicial(e) la montée à la capitale est toujours le même depuis Rastignac ou Rubempré, la solitude face à la découverte de soi-même à l’orée de l’âge adulte aussi, quel que soit l’entourage réel. Qui n’a jamais confié ses peines à son doudou dans sa chambre tout en affichant une assurance insolente hors de chez soi ? Qui n’a jamais pensé n’être pas fait pour l’amour avant d’être terrassé(e) par la violence du premier ?

Car la violence est au cœur du récit, qu’elle empoisonne aussi bien des coups, symboliquement portés dès la vraie rencontre au cours de boxe, que des mots et des regards, des attitudes faites pour blesser et dominer. Avec son regard noir, l’amoureux lui non plus jamais nommé devient l’avatar universel de ces hommes malsains, qui n’ont pas réglé leurs propres problèmes d’estime d’eux-mêmes et viennent torturer des jeunes femmes privées de toute liberté d’agir et d’advenir sous peine de leur abandon ou de leur colère. La toxicité d’une relation est comme le cancer : une fois diagnostiquée, le nombre d’issues est limité. C’est sans surprise mais avec effroi que l’on suit le récit qui déploie les suites logiques à la gravité croissante de ce qui partait sous de mauvais augures. Il n’y a pas de surprise. Car si pour elle-même, la narratrice reste un « sujet inconnu », ce qu’elle traverse n’est hélas que trop universel.

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