« Tick, tick… boom ! » : aux artistes bien nés, la valeur ne dépend pas du nombre des années

Jonathan vit avec Michael en colocation et travail comme serveur dans un diner. Mais en réalité, depuis huit ans, il ne vit que pour Suburbia, le spectacle musical qu’il rêve de monter. À l’aube de ses 30 ans, alors que sa compagne se voit offrir un poste éloigné, c’est l’heure des choix…

On connaissait davantage Lin-Manuel Miranda comme acteur, ou même comme le compositeur des musiques de Vaiana ou du tout nouveau Encanto. Mais l’homme de cinéma et de musique est aussi réalisateur, et le prouve avec Tick, tick…boom !

Le format est ambitieux, à mi-chemin entre l’adaptation sur écran d’un spectacle écrit pour la scène, et le biopic de son créateur, Jonathan Larson, figure du renouveau des musicals Off-Broadway dans les années 90, malheureusement décédé prématurément.

Avec des effets de plans filmés au caméscope, le générique d’ouverture veut d’emblée mimer la réalité (et le générique de clôture recourt au désormais classique insert de captations d’époque du vrai spectacle de Jonathan Larson, comme un pendant de la réalité à la fiction) et fait signe du côté d’un naturalisme qui par la suite s’estompe au profit de scène à grand spectacle. Habité par la musique, Larson peut très bien créer une nouvelle chanson au moment le plus inopiné, et son imaginaire transforme alors le rush d’un diner en une scène chorale chorégraphiée, hommage au « Sunday » de Stephen Sondheim. Mais en dépit de ses grands élans musicaux, avec des plans très dynamiques, le long-métrage garde en permanence une tonalité intime, avec une focalisation sur le protagoniste dont toute l’agitation extérieure n’est jamais qu’une projection de l’état intérieur. Jonathan Larson est un personnage qui déborde : sa passion et sa créativité prennent toute la place, quitte à écraser les sentiments et aspirations de ses proches. Andrew Garfield prête ses traits et son énergie à ce personnage qui comme beaucoup d’artistes considérés comme géniaux n’est jamais vraiment sympathique selon les critères des relations interpersonnelles. Obnubilé par la chanson manquante dans son spectacle, il repousse la conversation que sa compagne (Alexandra Shipp) lui réclame sur leur avenir, nie les besoins de celle-ci ou de son meilleur ami, s’enferme dans sa solitude et ses incertitudes.

Si l’on voit bien qu’il est difficile de percer dans le genre du musical, Larson peut quand même compter sur un soutien d’importance, celui de Sondheim lui-même, interprété à l’écran par Bradley Whitford mais dont on peut entendre quelques mots sur un répondeur. Les scènes les plus marquantes visuellement et émotionnellement sont d’ailleurs celles où le compositeur a l’occasion de présenter sa musique, que ce soit dans les passages du spectacle Tick, tick…boom, qui revient sur les affres de la création, ou dans ceux de Suburbia, la première œuvre qu’il a tentée de monter. Les morceaux sont polyphoniques, complexes, brillants, et le film leur rend pleinement hommage avec des interprétations réussies. On retient particulièrement le duo avec Vanessa Hudgens avec une chorégraphie assise et un débit de prononciation impressionnant.

Au-delà de la performance, du cast mais aussi du cinéaste dans la mise en images poétique et rythmée, le film retrace aussi une époque, marquée par des rêves artistiques mais aussi des drames comme l’épidémie très meurtrière du Sida. Le tic-tac qui anime Larson est moins un compte à rebours vis-à-vis d’un âge maximal pour connaître le début du succès que celui d’une vie qui s’égrène sans qu’on puisse savoir quel coup du sort viendra biologiquement l’interrompre. Une conscience de la finitude qui confère au film une mélancolie qui coexiste avec son énergie.

7 commentaires sur “« Tick, tick… boom ! » : aux artistes bien nés, la valeur ne dépend pas du nombre des années

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  1. Ce film est top! Et ton article lui rend un peu hommage 🙂
    La chanson de Vanessa Hudgens et Andrew…. c’est Therapy 😀 ? Elle est originale, et ils sont foufous sur cette chanson, c’est vrai…

  2. Après, il y a tellement d’autres chansons dans ce film. J’aime bien la chanson « Swimming ». On entend la chanson en même temps qu’il nage à toute vitesse… le sport le défoule, ça lui permet de prendre du recul quand il est submergé par les émotions… Et c’est comme ça que lui est venu l’inspiration pour la chanson « come to your senses » 😀

  3. J’ai bien aimé ce film, je le redis 🙂. Il est différent des autres films musicaux.
    Pour une fois, on est principalement dans la tête d’un seul personnage. Jonathan Larson (qui a réellement existé et qui est décédé prématurément, comme tu l’expliques dans ton article…).
    Dans les chansons, on le voit surtout lui… et une ou deux personnes proches seulement (en particulier son colloc), en général. On a le temps de bien comprendre qui il est 😀

  4. Il prend toute la place pour le chant. Il y a quelques voix secondaires (le colloc donc. Mais aussi Vanessa Hudgens sur deux ou trois chansons), heureusement, ça amène de l’alterité.
    Mais j’adore le concept.

  5. C’est un format intermédiaire entre les biopic musicaux (sur des chanteurs célèbres) et le film musical purement fictif 🤩

    Ça se rapproche aussi un peu des documentaires musicaux du type « Gaga Five Two » et « Shawn In wonder ». Tu les as vu?

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