« Chavirer », I was happy in my harbor when you cut me loose

À treize ans, Cléo pratique la danse modern jazz avec passion à la MJC de sa ville. Lorsqu’une femme élégante l’aborde, repérant en elle le talent pour candidater à une bourse soutenant les ados dans leurs projets ambitieux, Cléo se sent pousser des ailes…

Le Prix du Roman des Étudiants France Culture-Télérama est souvent l’un des livres les plus intéressants de son année de publication. Et si l’autrice de ces lignes a contribué à l’élection, face à La petite communiste qui ne souriait jamais, de Réparer les vivants, nul doute que Lola Lafon a bien fait d’attendre. Elle atteint, avec Chavirer, une puissance qu’un(e) auteur/trice peut rarement réitérer dans une carrière.

Forcément d’actualité alors que les #MeToo fleurissent comme autant de chrysanthèmes au cimetière des innocences bafouées, Chavirer analyse, à travers les parcours des protagonistes d’une machination criminelle, le fonctionnement d’un système de prédation où se croisent pédocriminalité, racisme et mépris de classe.

Cléo, que l’on suit depuis sa loge de danseuse de cabaret, autour de ses trente ans, redevient sous la plume de l’autrice l’enfant qui reste toujours coincée dans le tabou de ses treize ans. Égrenés avec la précision de la pendule qui rend le chiffre d’autant plus absurde presque, les jours qui la rapprochent de sa quatorzième année ne sont qu’autant d’étapes dans un chemin que l’on pressent, nous, lecteurs/trices, hautement dangereux. Mais on sait d’emblée qu’il est trop tard pour espérer sauver Cléo de ce qui l’attend dans un appartement du XVIe arrondissement parisien où siège le jury de l’énigmatique fondation Galatée.

À travers les regards portés par les proches de Cléo, à différentes périodes de sa vie, mais aussi par d’autres victimes ou témoins indirects des agissements des membres de Galatée, la nymphe-rivière qui tarit pas plus que la douleur dans le corps et le cœur silenciés des jeunes filles, c’est tout un paradigme que l’on perçoit. Fondé sur la peur, sous tous ses atours, de celle de perdre un emploi qu’on aime en dépit du peu de considération et de rémunération, à celle de l’exclusion par une famille qui rejette l’idée du scandale, il perdure en s’appuyant sur un principe cruel où la première victime est la future coupable. Rabatteuse zélée envoyant vers le précipice d’autres innocentes qui ne le lui reprocheront pas, Cléo demeure murée dans l’impossible aveu de sa participation volontaire, mais peut-on parler de volonté quand on n’a à peine plus de treize ans, une famille pour laquelle une tenue chic est un gage de morale et l’ambition de sortir la tête de sa banlieue ?

Si le constat de la chape qui pèse est bien sombre, il y a fort heureusement des îlots d’espoir dans ce récit bouleversant : c’est la germination du militantisme chez un tout jeune homme déterrant les secrets de famille, la réconciliation avec un vieil ami revenu de ses faiblesses d’adolescence, la décision de mettre en lumière les victimes et leur offrir un espace pour dire ce qu’elles ont toujours tues. C’est sous la plume de l’autrice la bienveillance fondamentale pour les chairs suppliciées des danseuses, la dépiction si réaliste d’un monde de paillettes télévisuelles qu’on en viendrait à scruter les génériques d’époque en espérant apercevoir la rousseur de Cléo quelque part derrière celle de Mylène Farmer. C’est surtout la prise de conscience collective, dont l’œuvre est performative à son niveau, qui mène, en justice, à des condamnations trop rares, mais dans les pages d’un livre, à l’avènement d’une sororité qui traverse la littérature francophone contemporaine comme un vent de renouveau longtemps espéré.

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