« Madres paralelas », deux lignes de vie qui en un point… se croisent

Janis rencontre Arturo, un anthropologue qui accepte de l’aider à faire ouvrir la fosse commune de l’époque franquiste où son arrière-grand-père est enterré. De leur relation naît Cecilia. À la maternité, Janis rencontre Ana, une jeune fille qui donne aussi naissance à une petite fille…

Du vingt-deuxième long-métrage de Pedro Almodóvar, on ne peut pas vraiment dire qu’il porte bien son titre. En effet, les existences des deux mères du titre sont, bien plus que parallèles, entremêlées par un hasard du destin. En revanche, ce qui est fort parallèle dans le film, ce sont ses deux thématiques majeures, qui habitent toutes deux le personnage de Penélope Cruz : d’une part, l’obsession pour un passé qui ne passe pas, l’assassinat de son arrière-grand-père par les franquistes, qu’elle cherche à « réparer » en faisant ouvrir la fosse commune de son village d’enfance pour donner une sépulture digne aux disparus. Et d’autre part, sa maternité surprise mais embrassée avec le sentiment d’une dernière chance, à près de quarante ans.

Si la première thématique constitue le cadre de l’intrigue, qui l’ouvre et la clôture, elle n’est que très peu évoquée au cours des deux heures du long-métrage, à peine lors d’une discussion avec Ana. Car entretemps, Janis se retrouve aux prises avec des problèmes à gérer au présent et un dilemme insoluble qui implique Ana et la petite Cécilia.

Esthétiquement, si l’on retrouve des touches de couleurs vives chères au réalisateur, telles que la coque de téléphone rouge de Janis pendant la première moitié du film, ou la porte de son immeuble, la photographie se distingue par une certaine sobriété naturaliste. Frappant en revanche est l’usage des fondus au noir sur la protagoniste, dont le profil est régulièrement comme englouti progressivement par la noirceur. José Luis Alcaine et Pedro Almodóvar, qui collaborent depuis Femmes au bord de la crise de nerfs, prouvent ainsi leur capacité à renouveler encore leur style pour l’adapter au sujet.

Sur le fond, le film est également une forme d’aboutissement mais aussi de renouveau pour le cinéaste. On retrouve presque identiques des plans déjà présents dans sa filmographie (une tasse de café en train de se remplir vue du dessus), et le générique en pellicule fait nécessairement penser à Étreintes brisées dans son hommage au cinéma. Mais le parallèle le plus frappant est celui qu’on peut opérer entre le plan d’ouverture et celui de Kika. Dans le dixième long de l’Espagnol, le shooting était un rappel de Blow-Up, et présentait un photographe faisant prendre à sa modèle toutes les positions qu’il désirait, de préférence celles qui réifiaient son corps de femme. Cette fois, c’est une femme qui tient l’appareil photo, et un homme qui se soumet à l’objectif. Mais loin de réifier ses sujets, Janis n’a de cesse d’essayer de les encourager, les mettre à l’aise, et les laisser exister avec leur singularité et leur personnalité.

Et ce n’est certainement pas un hasard de prendre le contrepied d’un des films du cinéaste qui pouvait le plus choquer par ce que les femmes y subissaient et le ton de comédie avec lequel cela était traité. Ici, Almodóvar ne cherche jamais à faire rire autour des malheurs des femmes, il assume le côté dramatique de l’intrigue même si les actrices conservent une grande dignité en toutes circonstances, ne cédant jamais à la tentation du mélodrame ou du sentimentalisme. Après avoir traité au fil des années des relations mère-fille sous toutes leurs formes, de la transmission, de la maternité et de l’aliénation féminine, c’est comme s’il avait fallu à Almodóvar accepter d’en passer par pleinement s’analyser lui-même avec Douleur et Gloire pour enfin parvenir à saisir les différents aspects de la condition féminine. Les épreuves subies par Ana et Janis les rapprochent parce qu’elles créent en premier lieu une sorte de sororité primale, lors de l’accouchement simultané. Dès lors, toutes les modalités relationnelles sont possibles, au gré des coups du sort qu’elles auront encore à subir. Parfaitement équilibré, et extrêmement juste dans son écriture des personnages féminins comme dans les interprétations de très haut niveau de la jeune Milena Smit, révélation qui crève l’écran, comme de Penélope Cruz, dont on aurait envie de dire que c’est le plus grand rôle, Madres Paralelas est l’aboutissement d’une trajectoire. Celle d’un cinéaste qui toute sa carrière a tenté de comprendre les femmes et de leur rendre justice à l’écran, quand bien même il aurait parfois commis des impairs notoires. Celle aussi d’un visionnage qui donna des espoirs et des frustrations, des joies et des colères, au fil d’une filmographie qui offre avec Madres Paralelas une récompense à la persévérance des spectatrices.

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