Entretien avec Lucie Zhang, Makita Samba et Jehnny Beth autour du film Les Olympiades

Présenté à Cannes puis à Angoulême, le nouveau film de Jacques Audiard a déjà largement fait parler de lui comme une étrangeté dans la carrière de son réalisateur et un portrait des jeunes adultes d’aujourd’hui. Entretien avec trois d’entre eux/elles, qui incarnent à l’écran cette génération.

« Allô, Jacques Audiard fait une comédie »

  • Qu’est-ce qui vous a chacun(e) attiré(e) dans ce projet de film au départ ?

M.S. : « Lucie Zhang ! Et aussi, Jacques Audiard va faire une comédie. »

J.B. « Ah oui ! Christel Baras « Allô, Jacques Audiard fait une comédie ». QUOI ? »

M.S. : « C’est un scénario de Jacques Audiard et tu te poiles pendant que tu lis ? Ok ! Y a peut-être un truc à faire là. »

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  • Et qu’est-ce qui vous a plu chacun(e) dans votre personnage à la lecture du scénario ?

M.S. : « J’aime bien ses grands idéaux. À un moment je ne sais pas pourquoi j’avais l’impression de jouer un personnage cynique, en fait il est idéaliste. Et son souffle de vie, par rapport à ce qu’il a vécu avant. »

J.B. : « Je trouve que Camille c’est quelqu’un en deuil en fait. Sauf qu’on le sait pas. »

M.S. : « En même temps le deuil ça peut donner envie de vivre encore plus. »

L.Z. : « Et de tomber amoureux à un enterrement. Chez Émilie, c’est vraiment le fait qu’elle ne choisisse pas la facilité, elle veut être libre et elle sait qu’être libre n’est pas facile. Sa soif de liberté, c’est ce qui m’a beaucoup inspirée. »

J.B. : « Moi c’est aussi les autres personnages. Le mien évidemment était hyper intéressant mais je trouvais que c’était l’association des quatre qui était très forte. Parce qu’ils sont très différents et en même temps tous contemporains, vraiment. Et Amber Sweet, à ma connaissance c’est la première fois qu’une cam girl est traitée sans clichés, comme quelqu’un de stable qui s’est trouvée, ça m’a semblé très étonnant et très moderne. »

  • C’est justement une écriture qui ne juge jamais ses personnages – même s’ils peuvent se juger eux-mêmes ou entre eux parfois –, est-ce que c’est important pour vous qu’on puisse tout montrer au cinéma sans jugement ?

L.Z. : « Ce n’était peut-être pas si important quand on avait lu le scénario, mais ça fait du bien de voir ça à l’écran. La caméra est à une position très juste, pas trop loin, pas trop près. C’est une ouverture d’esprit du scénario jusqu’au jeu et à la caméra. »

J.B. : « C’est la bienveillance de Jacques aussi. Dans son travail avec nous, il a aussi été extrêmement ouvert aux propositions, il voulait absolument des comédiens engagés qui avaient des propositions à faire. »

L.Z. : « Il voulait se faire surprendre. »

J.B. : « Il veut être stimulé, tout le temps. Il s’ennuie très vite. »

  • Vous avez eu l’impression de pouvoir mettre de vous dans ces personnages qui incarnent votre génération, d’apporter des choses qui n’étaient pas là à l’écriture ?

« Tout est matière première »

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L.Z. : « Dans le résultat final, il y a des scènes qui n’étaient pas prévues ou qui ont changé au cours des répétitions. Au début il n’y avait pas de piano, pas de chant, il n’y avait pas la toute première scène entre Camille et Émilie non plus. Il y a des scènes qui ont été traduites en chinois pendant les répétitions. On essayait, on cherchait, on voyait que ce qui était écrit était dur à atteindre ou que ça ne marchait pas et parfois on pouvait trouver dans un autre cadre. »

M.S. : « Par exemple il y a un moment – et c’est là que Jacques est très brillant –, dans une scène à la fin on est sur un toit tous les deux, et elle était censée m’envoyer un taquet et on devait s’insulter frontalement, et juste avant de tourner Jacques a dit « non ne dis rien » et elle laisse juste passer le temps de la réplique et elle la pense dans sa tête en fait. Moi je la regarde en disant « tu as dit quelque chose là ? » et ça par exemple ça n’existait pas une minute avant « action ». »

L.Z. : « Beaucoup de choses n’existaient pas dans le scénario, en y repensant. Même la scène où Émilie entre en dansant dans le restaurant. »

M.S. : « C’est beau ça. »

J.B. : « Magnifique ! Il y a aussi un plan sur le plafond dans le couloir, Jacques l’a décidé parce que ce couloir l’ennuyait, il a dit à Paul [Guilhaume, le directeur de la photographie] « shoote-moi ça, c’est marrant là-haut » et ce plan est ouf. »

L.Z. : « Tout est matière première. »

M.S. : « Et ça fait plaisir d’être matière première pour lui aussi. C’est assez gratifiant. »

  • Ça doit être assez exigeant aussi…

J.B. : « Ah oui, dès la première rencontre. Il nous laisse avec Noémie « Appelez-moi quand vous êtes prêtes à me faire une proposition. » On s’est regardées : « Ok… », mais du coup ça nous soude entre nous, on joue ensemble, vraiment. En ça, c’est très judicieux. »

  • Comment avez-vous fait naître les relations entre les personnages et leurs évolutions ? Est-ce que l’histoire a été tournée dans l’ordre ?

« On a loué le théâtre du Rond-Point et on a tout joué du début jusqu’à la fin »

L.Z. : « On n’a pas tourné dans l’ordre mais il y a eu quelque chose qui nous a permis de rentrer dans cette succession chronologique. On a loué le théâtre du Rond-Point quelques jours avant le tournage et on a appelé tous les comédiens et on a tout joué du début jusqu’à la fin. Ça nous permettait de rentrer dans le temps des personnages. »

J.B. : « Et de voir les scènes des autres. Comme c’est une comédie, on se faisait rire ! »

  • C’est courant de faire ça avant un tournage ?

J.B. : « Non, absolument pas ! »

L.Z. : « Ça faisait un peu peur au début. »

J.B. : « C’était au bout de trois mois de travail. »

M.S. : « Et ça a beaucoup servi à l’équipe technique aussi. C’est ce qui permet de s’attarder sur des couloirs plus tard, parce que tout le monde savait ce qui se passait, il restait que le suc du jeu. »

J.B. : « Ça permet de tourner très vite. Sur le plateau, on cherche encore, mais on est vraiment dans des subtilités, des petits détails. D’ailleurs je comprends pas pourquoi ce n’est pas toujours comme ça. Après ça paraît étrange d’arriver sur un plateau sans avoir travaillé avant. »

L.Z. : « Ça permet de créer une cohérence dans le film. »

  • D’autant plus que tous les personnages ne se croisent pas…

J.B. : « Moi et Makita on ne joue jamais ensemble. »

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  • Vous tourniez toute seule avec la webcam ?

J.B. : « Je tournais avec Noémie. Chacune devant son écran. On était dans un appartement, elle était en haut et moi en bas. J’étais tranquille devant mon écran et j’attendais qu’on me dise « action ». »

  • Ça doit être particulier comme exercice.

J.B. : « C’est hyper bien ! C’est presque plus facile. Depuis le début, Jacques me disait « c’est toi qui te mets en scène. » Tu as ton écran, c’est toi qui diriges ta caméra, qui positionnes ton corps… Il fallait pratiquer le selfie ! »

M.S. : « Les Olympiades ou la pratique du selfie, une thèse d’Amber Sweet, à l’Université de Tolbiac. » (rires)

  • Ce quartier justement, qui donne son titre au film, vous le connaissiez ?

M.S. : « Pour moi ça a été une découverte. Je me racontais qu’à partir des BDs ils avaient cherché une tour parce qu’elles se passent aux États-Unis, donc je me racontais quelque chose sur Manhattan, la géométrie. »

L.Z. : « Pour moi contrairement à Makita le 13e c’est les origines de ma vie puisque mes parents s’y sont rencontrés, et je suis née là-bas, même si je n’y ai pas vécu. »

  • Vous aviez lu les bandes dessinées pour préparer le film ?

« Le film est vraiment une adaptation libre »

J.B. : « Moi Léa Mysius m’en a parlé le soir après le filage au Théâtre du Rond-Point, du coup j’ai acheté Les Intrus et je l’ai lu mais le film est vraiment une extension de la BD. Amber Sweet, elle est là quelques pages et c’est plié, il n’y a pas de développement du personnage. Ce sont des histoires très courtes. Le film est vraiment une adaptation libre, le personnage de Camille a été inventé par exemple. »

L.Z. : « Ce sont trois histoires et dans le film ça fait trois couples aussi. »

J.B. : « Mais j’aime beaucoup Adrian Tomine. Il me connaissait en tant que musicienne, et il m’a écrit sur Instagram pour me demander si le film était bien ! »

M.S. : « Il était stressé, mais il a eu une projection privée. »

J.B. : « Oui ça y est, il l’a vu, il m’a écrit après, il a dit « je ne pouvais pas rêver mieux », il était vraiment ravi. »

  • C’est aussi un film sur l’image qu’on renvoie, à ses proches ou médiatiquement. Vous qui faites un métier d’image, est-ce quelque chose qui vous touchait particulièrement ?

« C’est le regard que les autres portent sur nous qui nous modifie »

M.S. : « Plus que l’image qu’on renvoie, on a travaillé le regard que les autres portent sur soi, et la façon dont ça peut nous modifier. Je ne sais pas s’ils sont si conscients que ça de leur image. Ils pensent à d’autres choses. Pour Amber Sweet c’est totalement digéré. »

L.Z. : « Et les autres ont une image d’eux-mêmes vraiment différente de ce que les autres voient. »

M.S.  « C’est pour ça que les familles sont aussi importantes dans les parcours, parce que ce sont elles qui viennent dire à un moment « qu’est-ce que tu fais là, t’as vraiment l’air d’un con ! ». C’est le regard que les autres portent sur nous qui nous modifie. Je crois que le personnage de Camille est modifié par le regard que Nora lui porte, énormément, et par le regard d’Émilie aussi. »

J.B.  « Nora c’est celle qui le subit avec le harcèlement. Mais elle s’en sort, elle en tire une force. »

  • Ce sont aussi des personnages qui ont une idée de ce dont il faut avoir l’air…

J.B. : « C’est une forme de protection. »

L.Z. : « Et d’auto-illusion ! »

J.B. : « J’ai la sensation que Camille veut se protéger du deuil de sa mère, il se ferme. Après le personnage de Lucie vit une déception amoureuse dès le début du film et cherche autre chose. »

M.S. : « C’est quoi la bonne version de la phrase que tu dis en chinois ? « Je baise et je vois après » ? Ah y a de la punchline ! Y a de la réplique croustillante ! On a pas mal travaillé parce qu’au début c’était que de la punchline, puis c’est devenu plus tendre. »

  • C’était plus cynique à l’écriture ?

M.S. : « Les premières versions en tout cas, puis ça allait vite ! »

J.B. : « Ça allait hyper vite ! »

M.S. : « C’était quasiment une version de montage. Du coup en répèt on a beaucoup travaillé avec Léa Mysius pour réécrire, pour allonger. »

J.B. : « On improvisait, et Léa écrivait ce qu’on disait pour le réinjecter dans le scénario. »

  • Comment a été écrit le scénario ? Il y a trois noms crédités…

J.B. : « On n’a jamais travaillé avec Céline, parce que Céline a travaillé au tout début. »

M.S. : « Il y a bien deux ou trois ans, sur l’adaptation des BDs. Elle a permis de sortir du roman graphique. C’est elle qui connaissait et qui l’a conseillé à Jacques, ils ont commencé à travailler dessus. Après il est parti faire Les frères Sisters. Et après Léa est arrivée. »

J.B. : « Et nous on a travaillé avec Léa. »

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  • Le fait de travailler avec des gens qui réalisent aussi et ne sont pas que scénaristes, ça doit avoir un impact…

M.S. : « C’est pour ça que je me permets aussi de parler du regard qu’on porte sur l’autre et qui est porté sur nous, parce que c’est un peu central dans le travail de Céline Sciamma, je crois qu’elle est un peu connue pour ça ! (rires) À un moment, avec la coach de danse, on travaillait sur comment on se regardait. Les premières séances de travail du corps c’était « regarde ce point-là de son corps et vois comment tu le regardes, ce que ça te fait… ». »

L.Z. : « Les manières de se regarder, c’est un peu la base de tout, des manières de se toucher, de se parler… »

  • Le film est beaucoup présenté comme une comédie sur les rapports amoureux…

M.S. : « C’était le début du travail. Au début, les références qu’on avait c’était : Rohmer, Ma Nuit chez Maud, Sex, Lies and Videotape et Annie Hall (pour Nora surtout). Et Ma Nuit chez Maud c’est vraiment le discours amoureux, ils parlent mais ils vont jamais le faire. »

J.B. : « Là c’est l’inverse, ils le font puis après ils parlent. Ma Nuit chez Maud, c’est le premier film que Jacques a cité, pour faire l’inverse. »

  • Un autre aspect du film qui est bien générationnel, c’est l’aspect professionnel : aucun n’a un parcours en ligne droite.

« On fait les jobs sans savoir les faire »

J.B. : « Puis le côté « on fait les jobs sans savoir les faire ». Sauf Amber. »

M.S. : « Eh c’est vrai ! »

  • Ça fait bien partie des « nouveaux métiers »…

J.B. : « Oui puis elle était pornstar avant, elle est devenue camgirl. »

  • Il y a un côté auto-entrepreneuse sortie du système…

J.B. : « Ah complètement, c’était le profil professionnel d’Amber tel que Jacques le décrivait. Auto-entrepreneuse, c’est elle qui décide. On a beaucoup étudié les camgirls, Jacques en a même rencontrées. Moi j’avais des amis qui en connaissaient donc j’ai interrogé des gens, j’ai aussi regardé beaucoup de sites de camgirls, pour voir les accessoires, comme elles utilisent les claviers. »

L.Z. : « C’est trop marrant le truc qui balaye au début… »

J.B. : « Le gode-ressort ! Ça m’a été dit très vite, « première scène tu auras un gode-ressort. » Un vrai jouet, on va s’amuser ! »

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  • En parlant de s’amuser, quelle a été la scène la plus rigolote à tourner ?

J.B. : « Moi c’est la scène du chien, je l’adore cette scène. À chaque fois que je la lisais, je me marrais. »

M.S. : « J’aimais bien les scènes d’agence immobilière, parce qu’il est vraiment idiot. Il ne cache plus son incompétence. »

L.Z. : « Celle qui était vraiment cool, c’était sur le toit. Quand on venait d’arriver sur le toit. Il était haut, il y avait une très belle vue. »

Merci à Lucie Zhang, Makita Samba et Jehnny Beth pour leur bonne humeur et leur volubilité.

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