« Las Niñas », trouver sa voix

1992, Saragosse. Celia, 11 ans, va à l’école tenue par les religieuses. Une nouvelle élève, Brisa, arrive de Barcelone, suite à l’accident qui l’a rendue orpheline. Elle ouvre Celia à son éducation moins stricte et à une culture plus moderne…

Les films sur l’enfance sont légion, ceux sur l’adolescence également. Mais entre les deux, peu d’œuvres s’attardent sur l’âge charnière, entre 11 et 13 ans. C’était le cas il y a deux ans du très réussi Une colonie, qui mettait en présence deux jeunes de milieux différents.

Même si le lieu et l’époque sont différents, on retrouve cette problématique dans Las Niñas, le premier long-métrage écrit et réalisé par Pilar Palomero. La cinéaste espagnole s’inspire de ses jeunes années, dans une école catholique de Saragosse au début des années 1990, pour poser le décor qui accueille comme un écrin la protagoniste. Car le titre a beau être au pluriel, renvoyant à la classe à laquelle les nonnes s’adressent en les ramenant à leur statut de jeunes filles (c’est-à-dire d’êtres devant rester sages, pures, obéissantes), à l’écran, une individualité se détache. C’est celle de la jeune Andrea Fandos, figure centrale d’autant plus marquante que, comme celle de Mylia dans le film de Genevière Dulude-de Celles, il s’agit d’une personnalité effacée et timide. Celia est au départ une petite fille sage, qui en rentrant de l’école prépare le repas et fait ses devoirs en attendant que sa mère rentre d’un travail subi et épuisant.

En dépit de quelques marques d’affection, comme l’achat de magazines dont son enfant apprécie les pages de jeux, la mère de Celia (Natalia de Molina) incarne une génération d’Espagnol(e)s qui ont grandi dans la transition entre les restrictions de l’ère franquiste et une forme de liberté nouvelle. Mais il faut du temps pour s’habituer à être libre, et pour réussir à se détacher d’un carcan lourdement imposé par la génération précédente. C’est ainsi qu’Adela, tout en souhaitant pour sa fille un avenir meilleur, peine à lui offrir autre chose que ce qu’elle a elle-même reçu : une relation basée sur le silence, l’étouffement des secrets non conformes aux valeurs professées, la répression de toute attitude un peu trop audacieuse. Surtout ne pas se faire remarquer, ne pas attirer l’attention des sœurs, ne pas « faire honte ».

Face à cette chape de plomb du quotidien, l’arrivée de la nouvelle élève, Brisa (Zoe Arnao), souffle un petit vent de liberté. C’est à hauteur du regard d’enfant de Celia qu’on découvre cette arrivante de Barcelone, porteuse d’une image de frivolité ou de rébellion avec sa veste en jean et ses cassettes de chansons pop-rock. Avec Brisa, c’est l’occasion pour Celia et son amie Cris (Julie Sierra) d’intégrer le cercle des aînées et de faire comme les grandes : cigarette, maquillage, alcool piqué dans une armoire familiale…

Alors qu’on aurait pu s’attendre à un récit d’émancipation collective, la caméra reste rivée au visage de Celia, et le cadre se recentre sur la relation mère-fille. Car pour exister en public, s’affirmer devant les autres, il faut d’abord savoir qui l’on est, régler les comptes du passé. Grandir, c’est aussi oser poser les questions qui taraudent, et pas seulement porter un soutien-gorge ou une tenue à la mode.

Le reste, tous les « passages obligés » des coming of age, viendra plus tard, et l’on sait gré à la réalisatrice et à son équipe féminine de ne pas avoir imposé de love interest dans ce paysage quasi exclusivement féminin. Les filles deviendront des femmes, mais pour l’heure, ce qui compte, c’est de trouver sa voix.

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