« Passion simple », le luxe d’aimer

Une femme consigne son état d’esprit durant les quelques mois qu’ont duré sa passion amoureuse pour un homme étranger avec lequel elle a entretenu une liaison…

L’adaptation récente signée par Danielle Arbid de Passion simple, son livre de chevet, a fait redécouvrir cette brève œuvre d’Annie Ernaux (75 pages en format poche), difficile à résumer, qui n’est en réalité pas un roman. L’autrice elle-même s’interroge plume à la main au cours de la rédaction : qu’est-ce que cet écrit qu’elle est en train de faire naître ? Un témoignage ? Un récit ?

Là où l’adaptation s’ancrait dans une forme narrative, tout en conservant – en voix off ou en créant des dialogues – des passages complets du livre, on aurait plutôt envie de voir dans ce petit texte une forme d’essai, quelque chose comme un traité de la passion amoureuse. Car des personnes concernées, nous savons trop peu de choses pour leur donner l’épaisseur de personnages. La femme jouit d’une position sociale confortable d’enseignante pouvant s’offrir les vêtements qu’elle souhaite pour séduire son amant, et passer des vacances en Italie, elle a des enfants déjà adultes (contrairement au parti-pris du film de placer un petit garçon sous la responsabilité du personnage de Laetitia Dosch), l’homme est un riche businessman venu d’un pays de l’Est présenté comme un ailleurs vague, qui apprécie les biens de luxe, est marié et voyage beaucoup. À peine aura-t-on quelques indices de leurs goûts littéraires ou culturels pour compléter le tableau.

Mais ce qui intéresse l’autrice, c’est de figer à travers ses notes cet état ressenti de la passion sentimentale (finalement bien plus sentimentale que sexuelle, car les scènes d’amour physiques ne sont évoquées que de très loin et assez pudiquement, contrairement à l’image un peu sulfureuse dont le livre a pu bénéficier). En tant que femme en attente d’un signe de l’homme, elle devient toutes les femmes des films qu’elle regarde et qui connaissent ce même sentiment, toutes les connaissances qu’elle croise et qui lui parlent de leur lien fort avec un homme ou une femme. C’est comme si elle perdait de son être singulier, de son existence propre, pour devenir le réceptacle de ce sentiment qui la dépasse. Elle se confond dans l’attente, délaissant tout ce qui constituait ses traits de personnalité et ses goûts propres. Il n’y a rien qui soumette davantage que ce sentiment, qui ôte toute liberté, même celle de vouloir penser à autre chose.

Et pourtant, jamais on n’aura au fil des pages l’impression de danger et de domination, voire de toxicité, que peut représenter à l’écran Sergeï Polunin. L’homme n’est que celui qui vient prendre le temps du plaisir, et qui repart. Il n’est que sa voix au téléphone, et les caresses qu’il prodigue. Sur le fond, et c’est ce que l’autrice comprend après une période de séparation, l’homme qui incarne la passion n’est pas plus sujet qu’elle-même. Au contraire, il est l’agent du rêve et du fantasme, l’occasion de s’octroyer le luxe de se laisser dévorer par le sentiment amoureux. C’est lui à un instant T, mais un an plus tard ce ne pourrait plus être lui, et peut-être cela pourrait-il être un autre. Pour un peu, la femme n’aurait pas eu besoin de l’existence réelle de l’homme, ou du moins de la liaison consommée. La puissance du plaisir est ailleurs, dans l’imaginaire, celui des films déroulés dans sa tête au creux de l’absence, qui nourrissent la plume qui produit le texte. L’homme vient, prend le temps du plaisir, et repart. La femme crée tout un imaginaire de plaisir dont l’homme n’est qu’un attribut, et en fait une œuvre qui reste, renversant totalement le paradigme de la soumission.

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